Polyphonies géorgiennes.

Ici, on les connaît surtout corses, mais les polyphonies ont un autre berceau, suffisamment remarquable et remarqué pour que l’UNESCO les ait inscrites sur sa liste du patrimoine oral et immatériel de l’humanité en 2008 : la Géorgie. La référence vaut ce qu’elle vaut, avec toutes les pincettes et le regard critique qu’elle exige, mais admettons qu’elle soit référence.

Tradition venue du fond des âges, les polyphonies géorgiennes ont été jusqu’au IV° siècle l’apanage des bergers, des agriculteurs, des guerriers et des buveurs ; à cette date, Sainte-Nino passa par là, et le champ polyphonique s’enrichit du chant religieux qui ne fit pas disparaître les habitudes païennes. Celle qui chaque année crâne au sommet du Top 50 des prénoms féminins  a, selon la légende, construit la première croix géorgienne avec des sarments de vigne ; peut-être faudrait-il y voir l’explication de cette coexistence pacifique entre chants païens et liturgiques ?

Ensemble monastique de Gelati, à une demie-heure de marchroutkas surbondée de Kutaisi, dans les vertes collines boisées du piémont caucasien.
Gelati fut construit à partir de 1106, achevé en 1130, sous les règnes de David III le Constructeur puis de son fils. Connu aujourd’hui pour ses fresques et surtout sa mosaïque de la Vierge à l’enfant, le monastère fut à l’âge d’or du Moyen Age géorgien, un grand centre culturel, doté d’une académie.

Le hasard a fait que cette petite escapade au nord de la ville de Médée se fasse un samedi matin, et c’est un samedi ordinaire en Iméréthie ; dans le monastère voisin de Motsameta, on s’affaire aux préparatifs d’un mariage, s’arrangeant avec les pèlerins ; à Gelati, c’est l’heure de la messe, et c’est bien pour cela que la marchroutkas peinait dans les virages ; on y célèbre visiblement un baptême aussi. C’est surtout l’occasion, qui ne se représentera pas, d’entendre ces chants, ce dialogue à la pureté cristalline, sans accroc dans les voix qui se répondent et s’entremêlent. Pas la peine d’être empli d’une ferveur religieuse pour rester dans un coin à simplement écouter la ferveur des autres, apprécier la beauté du chant et la virtuosité des chanteuses et chanteurs. Et puis, n’y connaissant rien en géorgien, ils pourraient chanter « c’est à boire, à boire, à boire » ou « plus près de toi mon Dieu » que je ne verrais pas la différence, même si le lieu invite à penser que la deuxième hypothèse est la plus probable.

Écouter les polyphonies de Gelati :

extrait 1 extrait 2 extrait 3 extrait 4

Beauté de l’éphémère et de l’inattendu, instant que le temps a rendu précieux en ne le reproduisant pas, évitant l’indigestion autant que la fadeur de l’ordinaire.

On admet généralement trois grandes familles de polyphonies en Géorgie, même si le relief accidenté a permis l’éclosion et le développement de chants très spécifiques : les polyphonies de l’est, de Kakhétie, celles de l’ouest, et celles des montagnes du Grand Caucase.

Les musicologues dont je ne suis pas associeront à ces espaces des portées et des clés spécifiques, des histoires de bourdon, de dissonances, d’octaves qui mutent en quintaves, de polyphonies yodlées (c’est le nom technique de ces chants qui alternent voix qui vient du ventre et voix d’en-haut, dont l’exemple typique et le Yolalahiiiiitoo tyrolien).
Ceux qui se penchent sur les aspects sociologiques et ethnologiques distingueront les polyphonies masculines, qui s’expriment surtout dans la guerre et la boisson – d’où, sans doute la place particulière accordée à la polyphonie svan, tant la Svanétie est associée étroitement aux soupras, ces banquets interminables ou se succèdent les toasts jusqu’au petit matin – , des polyphonies féminines, dédiées aux travaux des champs ou aux berceuses.

Tout cela est bien sérieux. En sortant du monastère de Gelati, en attendant de pouvoir retrouver les eaux du Rioni,  noires à en donner le bourdon, une autre polyphonie féminine s’élève, qu’aucun spécialiste n’a jamais évoquée, le crêpage de chignons. Sur le parking, d’un étal de bibelots à l’autre, des voix stridentes se répondent, une histoire de concurrence déloyale ou de déontologie de vendeuse non respectée, sûrement. Ou quand la polyphonie devient cacophonie.

~ par Emmanuelle le 21 juin 2012.

6 Réponses to “Polyphonies géorgiennes.”

  1. Cet ensemble monastique avec un air de Conques et un nom de crème glacée nous plonge dans une musique bien proche des chants grégoriens… Ah…cette chrétienté européenne, avec ses multiples variantes, qui nous unit tous, même si nous nous en défendons…

  2. On n’est pas non plus très loin des polyphonies corses.

    Michel

  3. Puisque les chants religieux n’ont fait que se greffer sur des traditions locales pour se faire accepter comme l’a écrit Emmanuelle, il existe exactement le même genre de chants dans la culture populaire des voisins musulmans des Géorgiens, que ce soit dans le Caucase ou en Anatolie kurde et turque, comme en Corse ou dans les Balkans ou même au Maghreb …Ah, ce monde méditerranéen, « avec ses multiples variantes, qui nous unit tous, même si nous nous en défendons… » ;-)

  4. Bonsoir Meh,

    Merci pour votre commentaire…
    Mais j’espère néanmoins ne pas avoir écrit, ou rien écrit qui laisserait penser qu’il n’y a que simple greffe d’une volonté nouvelle et conquérante sur un substrat ancien ; le processus et les résultats sont bien plus subtiles et complexes, entre coexistences, résistances, acculturations et syncrétismes, ici et ailleurs. :-)

    Emmanuelle

    • Bonsoir Emmanuelle,
      Non, je réagissais plutôt au premier commentaire ;-) et je ne peux qu’aller dans le sens de vos propos :-) L’implantation du christianisme en Géorgie est si ancienne et si particulière qu’il n’est pas étonnant qu’elle s’y soit « fondue dans le paysage ».

  5. halo ,how are you? its helen from georgea. good fotos. when are you cooming back?

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