Nom d’un bus !

La flânerie en Anatolie ça commence la plupart du temps devant un bâtiment moderne de périphérie, abritant un alignement de guichets chamarrés derrière lesquels des moustachus encostumés boivent des thés devant un ordinateur. Si la gare routière est celle d’une grande ou très grande ville, Istanbul ou Ankara, l’alignement peut faire des centaines de mètres.

Un bus Topçam Tokat

Certains guichets ne proposent les services que d’une seule compagnie, d’autres sont multicartes  et représentent à côté de compagnies majeures les intérêts de sociétés de transport d’improbables bourgades orientales. Il ne faudrait pas croire que le fait d’être une improbable bourgade orientale, un trou perdu redoutable, Hekimhan ou Elbistan ,empêche de disposer d’une flotte qui rejoint régulièrement les grands centres.

Il n’est pas possible ici de dresser une liste complète, il y a des centaines de compagnies ; par contre il peut être amusant de s’intéresser à leurs noms, des noms que l’on déchiffre incrédule lorsqu’on les croise sur l’autoroute d’Ankara,  juste au moment où le muevin a distribué le muffin au chocolat, ou sur les parkings des otogars où ils s’alignent.

Je pense pouvoir sans trop faire violence à la réalité distinguer plusieurs groupes d’appellations, certaines que j’évoquerai pour la forme, d’autres qui me paraissent bien plus intéressantes.

Les grandes marques.

Parfois, le nom de la compagnie est un véritable label, nationalement connu, qui fait la fierté des bureaux aux sièges souples habilement établis un peu à part de la masse ; Metro est célèbre, réputée pour ses chauffeurs à qui on a voulu interdire la moustache ; elle s’aventure peu à l’Est. Pas plus en tous cas que Varan, que Kâmil Koç, la marque au bélier, Ulusoy et sa coche blanche et bleue.

Dans le même groupe je place VIB, la compagnie de Sakarya qui joue sur la similitude avec VIP, Ben, qui littéralement signifie « moi je », Nilüfer, c’est à dire « nénuphar », et Kent, qui pour sonner rural – c’est un synonyme de village – n’en est pas moins une compagnie de grandes lignes, basée à Kayseri.

Ce n’est pas que ces noms ne veuillent rien dire ;  ils connotent  plus qu’ils ne dénotent, ils sont des marques, désignent des produits. Ce dont il m’intéresse de parler ici, c’est tout de même un peu autre chose.

Les « géographiques ».

Ambiguïtés possibles quant aux noms des compagnies qui font référence à la géographie : s’il paraît clair que Uludağ, la compagnie de Balikesir, doit son nom à la montagne voisine, il semble douteux que Matalya Beydağı tire son nom des monts Beydağı, dans l’extrême Sud-Est… C’est plus probablement un quartier de Malatya. Nur, une compagnie de Hatay, se réfère à Nurdağı et à son soleil.

L’Est inspire fierté : Doğu Kars vous y mène, Ağrı Dağı Turizm est votre carrosse pour le Mont Ararat et Doğubeyazit… Kafkas Kars sait annoncer qu’elle est inspirée par le Caucase.

Restent le lac, le lac de Van, qui donne son nom à Van Gölü et le porte jusqu’à Izmir tous les jours, et les fleuves, le Kızılırmak, de Sivas Kızılırmak.

Enfin les richesses souterraines de certaines régions sonnent comme un clin d’oeil à la clientèle visée : Isparta Petrol, Kahta Petrol.

Les ego et les petits gars.

Donner son nom à son entreprise est chose commune en Turquie ; on ne s’en rend pas forcément compte d’ailleurs, car lorsque l’état civil a obligé à prendre un patronyme, beaucoup ont choisi des noms de ville d’origine, ou des mots de sens commun.

Je ne saurais vraiment dire qui est Izmail Azaz, fondateur de la compagnie éponyme dont les bus blancs rayonnent atour d’Eskisehir, mais par contre personne ne peut prétendre ignorer que Tatlıses  Turizm porte le nom d’un célébrissime chanteur à moustache, originaire de Şanlıurfa, grande personnalité du monde des médias, des affaires, et même de la politique, capable de vous vendre une bluette comme un jean ou une escapade au bassin aux carpes.

J’aime particulièrement les étranges appellations qui reprennent les noms des habitants de la ville concernée ; peut-être abusé-je de leur pouvoir évocateur pour traduire que les bus d’Elazığlılar sont aux mains des petits gars d’Elazığ, comme ceux de Malatyalılar à celles des petits gars de Malatya.

Les classiques.

Classicisme évocateur et anglicismes sont aussi bien sûr au rendez-vous.

Best Van s’affiche comme le meilleur, les leaders parsèment les routes anatoliennes, comme le lointain Lider Muş Tur, par exemple. Yeni Adana

Autobus Best Van

fait pour lui plaider sa nouveauté, Star Batman entend luire au firmament des autocars. Souvent plus trompeuse encore la prétention au luxe ;  Lüks Yalova, et des dizaines d’autres.

Les vertueux.

La catégorie la plus intéressante me semble celle des vertueux.

Un Turc qui se respecte – et tous se respectent – ne monterait pas dans un autobus si le costaud ombrageux pompeusement appelé Kaptan par le petit jeune qui fait ses premières armes de serveur de Coca n’inspirait pas confiance, s’il ne semblait porteur des vertus appropriées ; les noms de beaucoup de compagnies ont intégré ce fait.

Ankara-Tbilisi : Özlem Ardahan

A Şanli Urfa par exemple, on vante sa vaillance et son courage – Urfa Cesur ; à Kastamonu, la sérénité – Huzur Kastamonu. Güven, l’assurance, la confiance, règne dans de nombreuses otogars, comme à Düzce – Düzce güven. Notion voisine, également la confiance, s’affiche sur les carrosseries des engins d’Itimat Patnos, par exemple.

D’autres, et ils sont très nombreux, des dizaines sur l’ensemble du territoire, sont modestement le vrai, la substance, la quintessence : Öz Bartin, Öz Diyarbakır

Enfin et surtout, la nostalgie reste ce qu’elle était en Anatolie, surtout orientale : des compagnies comme Özlem Ardahan, Özlem Erzincan, Özlem Çankırı jouent sur l’aspiration au retour occasionnel vers le pays de tous ceux qui sont partis habiter dans les immeubles de la périphérie d’Ankara, et qui ne parviennent à éteindre complètement un vague à l’âme.

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~ par dolasadolasa sur 28 décembre 2009.