La porte d’Haydarpaşa

Il y a quinze minutes peut-être, il y en a vingt à la rigueur ; au coup de sifflet, au raclement des passerelles de bois détrempé sur le béton, le Hamdi Karahasan quittait Karakoy comme on quitte les quais d’Odessa, pour fendre le nuage de mouettes, laissant sous la lumière déjà rasante d’un milieu

Karakoy

d’après-midi d’hiver et le regard blasé des pêcheurs à casquettes les façades des restaurants russes, l’Odessa, le Katrina, le Kafkas.

La gare d’Haydarpasa est un cadeau, cadeau d’un Empire en sursis à un Empire malade, un cadeau dont le style laisse perplexe quand il se profile derrière les porte-container de Harem. Une sorte de réplique de château de la Loire, planté là sur la rive anatolienne du Bosphore au début des années 1900 par des architectes allemands, pressés, et intéressés sans doute à établir des voies commerciales aux ambitions orientales.  Il se dit qu’elle est de style néo-Renaissance ; possible après tout, encore qu’en fait de Renaissance elle allait plutôt connaître le déclin et la décadence d’un Etat malade, d’un Etat bientôt perdu.

Passé le porche de l’iskele revêtu des faïences bleues d’Iznik comme il se doit, le voyageur n’a que quelques pas à faire sous la charge de ses bagages, qu’un escalier aux marches usées et creusées à monter pour atteindre la porte ferroviaire de l’Orient. A partir d’ici, on pourrait embarquer pour Shanghai si les complications administratives ne nous en enlevaient immédiatement et inexorablement l’espoir. Voilà donc un hall vaste, mais stylé, comme on a renoncé totalement à en faire. Un jour, demain peut-être, la gare d’Haydarpasa sera désaffectée et les voyageurs seront acheminés vers un impersonnel et glacial bâtiment en verre aux confins de Kartal ou au voisinage de l’aéroport. Le voyageur ne doit pas laisser passer ces moments, il se fige un peu et cueille une patine  sur les grandes portes en bois vernis, vole une minute aux horloges blanches, rondes, cueille une acanthe sur les voûtes ornées ou saisit un dernier éclat du Bosphore à travers les verrières, une dernière corne de brume. Dans quelques heures, plus tard, demain, il s’essoufflera dans les ruelles sales d’Ulus pour voir enfin de ses yeux ce qu’est la citadelle d’Ankara.

Le hall d'Haydarpasa

Un billet acheté sur la gauche, à des guichets que séparent des tubes dorés, une autre porte, similaire à la première, aussi vaste, aussi démesurée, et enfin les quais qui fuient déjà vers l’Est , où attendent les voitures à la peinture presque trop brillante et lumineuse pour être tout à fait honnête. Ultime arrêt sur la droite pour acheter quelques biscuits et des boissons dans une affreuse échoppe toute d’angles dont le pignon porte ridiculement une reproduction géante d’une locomotive des années vingt éructant une épaisse fumée noire sur un viaduc en béton. Arrêt inutile de qui ne sait pas que tout train en Turquie offre un wagon restaurant, et un service voisin de la lokanta du bas de la rue, celle où il n’y a déjà plus de güveç dans l’après-midi.

Anadolu Ekspresi, voiture 11.

L’amateur de photos suivra le lien.


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~ par dolasadolasa sur 29 décembre 2009.