La dragonne, le berger et le verre de lait.

Elle est impressionnante, subjugante, même. Impossible de ne pas la voir, silhouette imposante et fragile, quelque part sur la route, entre Erzurum et Erzincan. Mais qui donc ?

Une dragonne. Ma dragonne.

Une dragonne ?

Une montagne aux crêtes délicates, comme découpées par une habile dentelière. En venant de l’est, elle fait immanquablement penser au dos crénelé d’une cracheuse de feu.

On dit que les dragons sont les gardiens de trésors… Cette dragonne livrera le sien, c’est décidé.

Je la repère sur la carte. Elle se situe approximativement au niveau de Ümzülü. Pour rejoindre ce massif, l’Adım Adım est clair : il n’y a qu’une route et elle passe par Tunceli. Tunceli ? Aïe, pas cool, ma dragonne ! Elle y tient à son secret et à son mystère ! Mais qu’à cela ne tienne : j’irai à Tunceli et au-delà dans les montagnes, à la recherche de cette arrogante bestiole. Un rapide coup d’oeil encore sur les cartes. D’après l’IGN, pas de trésor ponctuel, juste une belle route de montagne ; l’Adım Adım, lui, est bien silencieux. Est-il dans le secret de la dragonne ou, plus probablement, manque-t-il sévèrement d’indépendance ?

 

 

Un matin de bonne heure. Rapide passage au supermarché qui fait face à l’hôtel : un peu de fromage, un pain, quelques paquets de gâteaux Eti, deux bouteilles d’eau, la Clio est prête à bondir.

Je ne roulerai pas aujourd’hui, c’est décidé, tant pis pour le plaisir de conduire ce cheval fougueux par monts et par vaux ; je tiens à garder tous mes sens disponibles pour percevoir et ressentir le moindre indice que la dragonne aurait laissé sur la route.

Direction l’est, donc, vers Erzurum, la même route qu’hier, dans l’autre sens. Oui, vers l’est, et rien que cette idée me rend joyeuse, après deux jours à filer vers l’ouest. Assez rapidement, il faut quitter l’axe principal, bifurquer à droite vers Tunceli. L’aventure commence maintenant, la Clio devient un intrépide étalon, lancée sur les traces d’une dragonne, à la recherche d’un improbable trésor. Instant savoureux, celui où une route se dessine dans le paysage après avoir été imaginée et rêvée.

La route se rétrécit, traverse le fleuve et s’épuise dans des graviers : endroit idéal pour installer un barrage et filtrer le passage dans le département.

Mais, rien, rien, c’en est presque décevant. Même pas un petit contrôle des passeports. La jandarma me laisse poursuivre ma chimère, en souriant, même.

 

La bande où se mêlent gravillons et asphalte grimpe à l’assaut des cols du Dersim, la Porte d’Argent.

De l’autre côté de la Porte, c’est une vallée paisible, où coule l’eau claire du Pülümür Çehri, aux pieds du massif aux couleurs d’or et de pourpre, une onde limpide, qui roule joyeusement sur les galets, un torrent large mais peu tumultueux, peu profond, qui baigne des jardins de thé tranquilles où l’on sirote agréablement le breuvage brûlant, les pieds dans l’eau verte si on veut. Paisible et tranquille, oui.

Un peu trop silencieuse, même. Si calme qu’elle révèle puissamment, par un curieux contraste, les panneaux signalétiques criblés de balles, les bergeries détruites et abandonnées qui bordent la route, sur lesquels je pose un regard ignare, et honteux de cette ignorance.

La Clio file, sur cette route étroite mais de très bonne facture, presque déserte. Un camion, une voiture, un homme en complet noir qui lit le journal au bord de l’asphalte, attendant sûrement un bus qui me paraît improbable.

Un grand virage, qui offre un panorama grandiose en direction du sud-est, d’une plaine d’altitude cultivée, écrin au creux de montagnes calcaires aux crêtes acérées. Et puis c’est Tunceli qui apparaît dans le pare-brise.

 

 

Tunceli.

Des immeubles rutilants, un pont tout neuf, des rues pavées, des trottoirs en construction. Ou comment le politique resurgit subrepticement à travers des travaux d’urbanisme de trop grande envergure pour ne pas suciter d’interrogations quant à leurs ambitions.

Tunceli, oui, mais après ? Je perds les traces de ma dragonne dans ces ruelles… Traverser la ville en direction du nord-ouest pour rejoindre l’unique route qui mène à Ovacık en passant par les gorges du Munzur. Ah oui, une seule route… Mais Tunceli, c’est plein de rues, de ruelles, de sens interdits, de sens uniques qui mettent à mal le maintien du cap. Ça y est, la dragonne s’éloigne, elle est dans mon dos… Il faut faire quelque chose, prendre la dragonne… euh, le taureau, par les cornes. À force de tâtonnements, et à grands renforts de renseignements auprès des passants, enfin la sortie de ce labyrinthe se profile, et nous filons à toute allure vers le nord-ouest, laissant les dernières maisons de Tunceli dans le rétroviseur ; dans le pare-brise, l’asphalte se déroule, s’enfonçant dans les montagnes du Dersim.

 

Quelques virages et au-delà, la route se fraye un passage dans les gorges du Munzur. La roche est nue, rouge, pourpre, violine. Des couleurs chaudes, brûlantes, pour un torrent limpide, impétueux, aux reflets de glace. Dans l’un de ces virages, j’aperçois ma dragonne, hiératique.

 

Pique-nique au bord de l’eau, trop froide pour m’y plonger au-delà de la mi-mollet, trop agitée pour m’y jeter à corps perdu. Douce somnolence à l’ombre des saules, bercée par le bruissement du vent dans les feuillages et le vif clapotis du torrent.

 

À peine plus loin, à peine plus jeune dans son cours, la rivière s’assagit, enfant calme et nonchalante, qui baigne une bourgade de quelques 3000 habitants perdus dans les montagnes. Ovacık, assemblage surprenant de bergeries délabrées, faites de terre séchée, et de bâtiments modernes, flambant neufs, un trait d’union entre la montagne sauvage que le Munzur a creusée en gorges profondes et un plateau, pas très large, un regard fixe suffit à l’embrasser dans sa totalité, comprimé au nord par les hauts sommets du massif de ma dragonne, au sud par des montagnes plus rondes, plus vertes.

Une étendue aride et désertique, le Munzur étant trop au sud de la route pour que les champs que l’on devine perturbent les ocres et les orangés qui bordent ma trajectoire. Des rapaces sur un fil qui chante.

Est-ce cela, le secret de ma dragonne ? Je veux bien le croire ! Je pourrais m’arrêter là, dans ces paysages désolés au coeur des montagnes, me satisfaire de ces kilomètres parcourus, et faire demi-tour, faire la route dans l’autre sens. Oui. Mais… Il y a une route, une ligne anthracite qui continue de se dessiner à travers la lande sèche. Cette route, comme les autres doit bien finir par s’évanouir dans le paysage.

 

route Ovacik-sources du Munzur

 

Pour le plaisir, un simple petit plaisir pour prolonger celui-ci, a ller jusqu’à l’endroit où la route n’est plus qu’un souvenir vaguement collé aux roues arrières. Aller au bout, au bout du bout, jusqu’à buter, ne plus pouvoir continuer.

Le plateau n’est pas bien long, et l’on a vite parcouru les quelques kilomètres qui mènent là où l’horizon se resserre dans l’étau des montagnes qui se rejoignent. La route s’arrête net, brutalement. Et cède la place à la légende.

Des dizaines de voitures garées entre bitume et gravillons. D’où viennent-elles, la route m’avait semblée si déserte ?…

Des bougies dans la roche, des bouts de tissu dans les arbustes, de l’eau laiteuse pleurée par la montagne que des femmes s’empressent d’embrasser. Un joyeux bazar de bric et de broc, des vendeurs de babioles qui jouxtent des lokantas qui font face à des aires de pique-nique.

Des bassins, un canal, une source, des ex-votos.

Regard ahuri devant cette agitation. Quelques minutes à jauger, essayer de comprendre ce qu’il se passe. Les bras ballants, immobile, j’observe les va-et-vients de la foule, j’écoute les cris des enfants, je hume l’odeur des brochettes et du thé fumant. Je ne comprends rien. Qui sont ces gens ? Que font-ils ici, aussi nombreux ?

Mon regard est attiré par deux panneaux, où des lettres blanches se détachent d’un fond bleu. L’un est en anglais : « Father Munzur’s Legend »…

Une histoire de pieux seigneur, d’une femme et d’un berger. Une histoire d’eau, de sources. Une histoire de lait.

Je n’y crois pas ! C’était une blague mon histoire de dragonne et de trésor ! Un simple prétexte pour partir rouler dans les montagnes ! Cligner des yeux, me réveiller, j’ai dû m’assoupir au bord du torrent…

Et plus loin, vers les dernières larmes glacées qui coulent de la montagne, le silence, l’espace, les montagnes et l’herbe sèche. Je suis au milieu de nulle part, et au milieu de nulle part ce n’est pas forcément vide.

 

 

Le voilà, le secret de ma dragonne. L’instant improbable où un esprit rationnel est pris à son propre jeu, et veut, une fraction de seconde, croire que les dragons existent, qu’ils cachent des trésors, et que le lait perdu dans la course folle d’un berger dans les montagnes continue de couler dans une rivière. Juste une fraction de seconde, sourire au merveilleux, en faisant un clin d’oeil à une dragonne…

 

 

 

 

 

Zoom : la légende de Munzur.

La région de Tunceli, le Dersim ou Porte d’Argent, est peuplée de Kurdes alévis, une branche de l’islam, ou plutôt une sorte de syncrétisme qui intègre des éléments islamiques, chrétiens, juifs, païens, du chamanisme même. Certaines montagnes, certains arbres, certaines rivières sont l’objet de croyances, de rites, de légendes. Ainsi en est-il du Munzur, cette rivière qui s’échappe de la montagne sur des dizaines de mètres, et dont l’eau présente la particularité d’être blanche par endroits, donnant l’image de nuages de lait qui se mêlent à l’onde limpide et glacée.

D’où vient donc cet aspect lacté du Munzur ? Les scientifiques répondront simple phénomène de bulles d’air piégées dans une eau froide. Les alévis, qui ont fait des sources du Munzur un sanctuaire et de Munzur un saint, répondront que c’est Munzur, le berger, qui en s’enfuyant a perdu mille gouttes de lait du verre qu’il tenait à la main.

 

Voici donc cette légende, ou plutôt l’une de ses versions.

Il était une fois, donc…

 

Il était une fois un noble et pieux ağa qui quitta son village pour se rendre en pélerinage dans un pays lointain.

Munzur était l’un de ses bergers, pauvre et timide, attaché à son maître.

Un jour, alors qu’il priait, Munzur vit l’ağa en songe, qui lui fit part du souhait qu’il avait de manger du helva préparé par sa femme, une pâtisserie dont il raffolait et qu’elle réussissait à merveille. Munzur alla voir la femme de l’ağa et l’entretint de sa vision et du souhait de son maître. Celle-ci pensa que Munzur souhaitait de l’helva pour lui-même, mais que trop timide pour lui avouer sa gourmandise, il avait inventé cette histoire de vision. Elle prépara le helva, et le donna à Munzur.

Le jour suivant, au cours de sa prière lointaine, l’ağa vit Munzur, qui lui tendait son dessert préféré ; stupéfait et heureux, l’ağa se saisit du helva, et lorsqu’il voulut remercier Munzur, celui-ci avait déjà disparu..

Le temps passa et l’ağa rentra chez lui. Tout le village était là à attendre l’homme pieux , qui avec une brebis, qui avec un fromage, pour accueillir dignement le pèlerin. Munzur, le timide berger était là aussi, avec un verre de lait qu’il avait trait de ses brebis, humble présent d’un humble berger.

L’ağa descendit de son cheval, et les habitants se précipitèrent vers lui pour lui offrir leurs présents, et lui baiser la main comme le veut l’usage. D’un geste l’ağa les repoussa, les arrêta et dit à tous :

« Ce n’est pas moi que vous devez honorer aujourd’hui ; ce n’est pas ma main que vous devez baiser, mais celle de Munzur le berger qui a compris que loin des miens j’ai désiré manger le helva de ma femme et me l’a apporté. C’est lui que vous devez remercier, à lui que vous devez offrir vos présents, à lui que vous devez baiser la main. »

La foule se retourna vers Munzur et s’apprêta à obéir à l’ağa. Mais le berger était timide et farouche, et il s’affola. Il s’enfuit en courant, son verre de lait à la main. Mille goutelettes éclaboussèrent le sol dans sa course, et au septième pas Munzur disparut. De chaque goutelette versée sur les flancs de la montagne naquit une source, et l’eau garde encore aujourd’hui précieusement le lait de Munzur, nuages délicats et blanchâtres dans des bassins limpides et glacés, là-haut, près d’Ovacık, dans les montagnes du Dersim.

 

dragonne du Dersim

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~ par Emmanuelle sur 31 décembre 2009.