La complainte de Camılı.

Des nuages bas s’accrochent aux montagnes et s’engouffrent dans les vallées.

La route avait été bonne depuis Artvin, une route tout à fait ordinaire, qui serpente dans une vallée en direction de Hopa, longeant l’eau tantôt verte, tantôt boueuse du Çoruh, d’où émergent parfois, là la cime d’un arbre mort, ici ce qui pourrait être un toit.

Le fleuve n’est plus le torrent qui avait nourri mon imagination, simple cours d’eau paisible et dompté, brimé dans son élan vers la mer Noire par des murailles dressées en travers de son lit. Mais il coule. Et il coule vers la Géorgie, vers Batumi.

Vallée profonde, encaissée, coincée entre des pentes abruptes, qui peinerait à voir le sourire du soleil, si celui-ci avait seulement des velléités de se montrer.

Il bruine, il fait gris, il fait triste aux confins de l’Anatolie.

Çoruh

À la confluence du Çoruh et du Çahala Çehri, intersection de ces deux vallées, Borçka pourrait n’être qu’une bourgade insignifiante aux façades laides, aux immeubles en construction dont certains étages sont déjà habités quand d’autres s’ouvrent encore au vent.

Mais par sa situation, Borçka est autre chose que cette bourgade insignifiante, parce que les routes s’y croisent et qu’il faut en choisir une.

Tout droit, en poursuivant sur la D010, c’est Hopa, la mer Noire, puis Sarp, la Géorgie, la Transcaucasie. À droite, vers le nord, la route longe le Çoruh jusqu’à Muratlı, où elle s’arrête ; à mi-chemin, une route plus tortueuse part vers l’est, franchit le massif, plonge en lacets serrés qui longent la frontière jusqu’à Camılı.

Dédaignant la route de gauche, qui disparaît dans les montagnes plus au sud, Sarp, Muratlı et Camılı se disputent un court moment le mouvement du volant, mais le combat est bref, car inégal.

Ce sera Camılı, nom à la sonorité étrange, Camılı village perdu aux portes du Caucase, une impasse. La seule route qui permet d’en partir est celle qui y a mené. Et puis, c’est une route de montagne, et il y a un lac, le Karagöl, au nom évocateur dans cette contrée assombrie par des cieux peu cléments. Histoire de vérifier si même au milieu de nulle part, au bord d’une eau que j’imagine volontiers noire, et qui sonne comme un « gare à ta gueule » peu engageant l’on trouve jardins de thé et aires de pique-nique. Pourquoi pas après tout, je n’en serais plus étonnée.

village de montagne au nord de BorçkaÀ peine les roues avant frôlant cette route qui file vers le nord, qu’elle n’est plus que gravillons. Nous longeons un temps le Çoruh, avant de le laisser dans notre dos pour poursuivre dans les montagnes, sur une route aux lacets larges.

Des villages la surplombent, des villages aux maisons de bois, sur pilotis, où l’on cultive thé et maïs. Quelques ruches donnent quelques couleurs, des rouges, des jaunes et des bleus délavés, taches pastel dans un vert univers terni par la bruine.

Pour gagner le Karagöl, c’est une autre affaire, plus proche du Camel Trophy que de la balade dominicale. Des ruisseaux coupent la route, la route, enfin, ce maigre espace dénudé censé permettre aux véhicules de progresser en louvoyant parmi la caillasse vers ce milieu de nulle part qui me paraît soudainement à l’autre bout du monde ; à 10km/heure de vitesse de croisière, la nuit pourrait bien nous surprendre avant que nous n’ayions atteint le lac.

karagölKaragöl… Ciel gris et eau sombre où se mirent les sapins.

Karagöl, une aire de pique-nique désertée, quelques tentes.

Karagöl, seules quelques fleurs aux pétales perlés de brouillard donnent l’illusion des couleurs dans ce tableau en noir et blanc.

Ce serait presque ça, Karagöl, si ce n’était ce bâtiment rouge arborant fièrement un portrait d’Atatürk, rassurant le voyageur qui se croirait facilement perdu et qui se demanderait s’il est bien encore en Turquie.

Karagöl…

Il bruine, il fait gris, il fait triste aux confins de l’Anatolie.

Retour sur les gravillons ; la route se rétrécit dans les derniers lacets jusqu’au Maçahel Geçidi, à 1830 mètres d’altitude. C’est vide, plus de villages, plus de hameaux, juste la roche, les sapins, les nuages, dans lesquels nous replongeons, passé le col. Sur la gauche, de l’autre côté de la crête que l’on devine plus qu’on ne voit, c’est la Géorgie…

Moiteur verte là où l’on imaginerait plus volontiers le froid des montagnes embrumées. Endroit étrange. Climat étrange, sensations étranges.

Et le silence. Un silence pesant, étouffant, humide. Un silence qui rendrait d’humeur maussade le coeur le plus enjoué. Ce n’est pas le silence des grands espaces, non, plutôt une absence, le silence des villages perdus un peu plus loin qui crient leur enclavement dans des vallées qui ne connaissent pas le soleil. Même les oiseaux semblent avoir déserté l’endroit.

Ce silence a dû être entendu, puisque la route est en chantier. Les flancs de la montagne sont réduits en gravillons qui recouvriront, un jour, et peut-être, la terre rouge et argileuse vaguement tassée, d’où émergent, surnagent même, de gros cailloux, qui mène à Camılı.

DünzeliDüzenli, triste village perdu dans les montagnes, perdu dans l’obscurité des conifères dont on ne voit même plus les cimes. Ce sont peut-être leurs aiguilles qui percent les nuages, et retiennent cette moiteur suffocante, moi qui croyais qu’elles ne supportaient que le contact délicat de la neige.

Des hommes palabrent devant la mosquée, une vieille femme plie sous le poids des fagots de bois qu’elle porte sur son dos.

Rouge de la terre, noir des sapins, gris blanchâtre ou blanc grisâtre des nuages.

Il bruine, il fait gris, il fait de plus en plus triste aux confins de l’Anatolie.

Bientôt, à la sortie du village, il n’est plus possible de poursuivre avec la Clio dans ce filet de boue. Camılı n’est plus bien loin, ni l’hypothétique drapeau géorgien.

Il y a bien trois engins de chantier devant ce talus rédhibitoire pour la berline. Peut-être qu’avec une épingle à cheveux je pourrais continuer, en mettant en branle l’un de ses monstres jaunes, arriver au bout de ce que je n’ose plus appeler une route depuis belle lurette.

Coin perdu, oublié, délaissé. Sous le soleil serait-il plus gai ? J’en doute. Les éléments et le lieu s’accordent à merveille, il m’est avis que le soleil, s’il apparaissait, ne le ferait que pour mieux narguer les hommes, leur infliger de la caresse de ses rayons des morsures douloureuses.

Évaluer l’obstacle, évaluer l’envie et le goût de ce qu’il y a au-delà. Après tout, Camılı, est-ce bien la peine ? Pourrais-je vraiment y embrasser du regard cette Transcaucasie qui se défile ? Le talus est insurmontable, et il est encore temps de partir vers Sarp. Après tout, si je ne peux pas aller à Camılı ce n’est pas de ma faute, et à y bien réfléchir, un bout de la route pourrait tout aussi bien n’être qu’un bout de la route, rien de plus.

Il bruine, il fait gris, il fait vraiment triste aux confins de l’Anatolie.

Au moment de regagner la voiture, une mélodie, un murmure, une mélancolie qui s’élève de l’autre côté de la montagne. Invisible, lancinante, mélopée à peine audible dans le tumulte de la rivière gonflée par les dernières pluies. Une complainte. Si proche, si lointaine…

Il est triste, le chant du muezzin de Camılı.

avant Camili

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~ par Emmanuelle sur 13 janvier 2010.