Entre deux fleuves.

La route était mauvaise, très mauvaise. Depuis Urfa, l’asphalte n’était qu’un immense puzzle mal ajusté. Une longue ligne droite, peu fréquentée. Rouler, rouler vite, aller de soubresaut en soubresaut, l’endroit est désert en ce dimanche..

Les kilomètres défilent, de façon monotone. Le soleil décline, l’impression qu’elle ne finira jamais cette route cabossée qui met au supplice le dos, oblige à tenir fermement le volant et contraint le regard à ne pas quitter cette mosaïque aux tons gris. Pour s’en consoler, simplement se dire qu’il n’y a vraiment rien d’autre qui vaudrait la peine de rater un nid de poule qui se dessine un peu plus loin, tant le paysage reste semblable, comme figé dans une éternité.

Des champs, des champs encore, toujours. Parfois, vue d’en-bas, la Terre n’est pas le spectacle fascinant que l’on espère, une surprise de chaque instant. Non, la Terre peut aussi n’être qu’une succession de jaunes plus ou moins fânés, à peine troublés par quelques verts résiduels, sans lendemain. Une vague et plate variation sur le même thème.

L’horizon se barre enfin d’une colline. Dans la poussière du sud, Mardin suspendue entre ciel et terre s’offre, ocre et rougeoyante en cette fin de journée.

MardinPremiers et derniers virages, se garer, n’importe où fera l’affaire, c’est sans importance. Guère envie de monter à la citadelle, encore moins de fouiller au fond d’un sac au fond du coffre à la recherche du guide pour savoir si le n’importe où où je me suis garée serait, selon des critères communément admis, bien situé. Juste se promener, un peu, dans l’environnement immédiat, s’égarer dans ces ruelles aux façades chaudes sur lesquelles joue le soleil, entre ombre et lumière. Et surtout, surtout, tomber au plus vite sur une chaise, se prélasser dans les derniers rayons. Un thé, bien sûr.

Du jardin de thé, je la vois, cette longue route tracée à la règle, qui coupe cet espace au goût d’infini, morne et plat, que d’en-bas l’on devine, et qui d’en-haut se révèle dans toute son immensité.

À droite, au loin, le souvenir de l’Euphrate, comme une pensée douloureuse ; à gauche, le Tigre s’imagine, une promesse, une courtoisie un temps écartée puis devenue évidence, un jour touchant à sa fin, sur les hauteurs de Birecik.
Entre les deux, une plaine dans le soleil couchant, qui se confond avec le ciel, camaïeu allant de jaunes déjà gris et éteints à cette heure, aux safrans les plus vifs, baignés de lumière.

Ni à ras du sol, ni dans les airs, entre les deux, Mardin est autre chose qu’une petite ville à l’architecture délicate, aux fenêtres ciselées s’ouvrant au sud.

Entre les deux, Mardin est un regard.

Au loin, par-delà l’horizon qui s’efface, les ziggurats d’Ur, Uruk, Mari, Nippur, Suse. Les tablettes en argile de Sumer. Les jardins suspendus de Babylone…

Au loin, les silhouettes de Gilgamesh, Hammourabi, Assurbanipal, Nabuchodonosor,  Haroun al-Rachid… Sindbad arpentant les quais de Bagdad et plus loin encore ceux de Bassora…

Entre Tigre et Euphrate, suspendu entre ciel et terre, psalmodiant, le regard se perd en Mésopotamie.

Mé-so-po-ta-mie.

L‘entre deux fleuves.

Le chuchoter, encore et encore.

Mésopotamie….

Mésopotamie

Télécharger « Entre deux fleuves’ au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 19 janvier 2010.

Une Réponse to “Entre deux fleuves.”

  1. […] au Tigre ; entre les deux fleuves, écrire en lettres capitales noires et régulières, Mésopotamie. Au nord, colorier en marron la chaîne du Taurus. Frotter au buvard. Faire de même avec le vert […]

Les commentaires sont fermés.