Curieux Noël en Cappadoce

29 décembre : j’arrive à Istanbul, il y fait très froid. Le ciel est tellement bas qu’il semble vouloir tomber sur ma tête de Gauloise, comme si la ville, princesse capricieuse, me reprochait de n’être que de passage. La cité s’est enveloppée d’une cape de grisaille, nuages chargés de pluies ou de neiges futures et peut-être surtout, pollution liée aux chauffages au charbon qui donnent à l’air ambiant une odeur caractéristique.

Un taxi me conduit à l’otogar… Qui n’a pas testé les voyages en car ne connaît pas vraiment la Turquie ! Je suis en avance et je vais acheter quelques bricoles à manger : dans un immense capharnaüm, entre le bruit des moteurs, les gaz d’échappement, les cris des aides chauffeurs qui guident pour la mise à quai, il règne une sorte d’ambiance bon enfant. Départ à 20h30, j’admire les prouesses du conducteur qui parvient malgré tout à se frayer un passage dans cet imbroglio de véhicules et à nous sortir de là sans une rayure sur la carrosserie.

Commence alors un voyage d’une douzaine d’heures. Après un arrêt côté asiatique pour compléter le chargement, le car fera une longue pause dîner vers minuit et une plus courte vers 3h. L’aide chauffeur joue en fait un rôle de steward : au départ comme après chaque pause, il distribue petits gâteaux, bombons, thé, café, eau, serviettes en papier et nous arrose généreusement les mains de kolonya, une eau de Cologne citronnée un peu tenace. Comme dans les avions, le client dispose d’un bouton pour appeler à tout moment et demander quelque chose… mais comme dans les avions, les restrictions budgétaires feront par la suite bien baisser cette qualité de service exceptionnelle !

Jusqu’après 22h, la radio commente les informations du jour et nous berce de musique douce. Puis c’est l’extinction des feux et chacun essaie de trouver un peu de sommeil, entre les ronflements des hommes et les cris des bébés. L’interdiction de fumer dans les transports n’interviendra que des années après et bien que je sois fumeuse, l’odeur des cigarettes me pèse d’autant plus qu’elle est relevée d’un parfum de vieille chaussette diffusé par ceux qui se déchaussent pour être plus à l’aise.

J’essaie de capter les images du paysage nocturne en écartant un peu le rideau fermé. Ma voisine s’efforce de rassembler ses souvenirs d’école pour engager la conversation dans un anglais approximatif. Elle est estomaquée mais aussi soulagée quand je lui réponds en turc et ce n’est que vaincue par la fatigue qu’elle renoncera à tout connaître de ma vie de femme européenne.

Je finis moi aussi par somnoler un peu mais un changement de rythme dans le ronronnement du moteur me sort de ma torpeur. Nous arrivons du côté de Bolu, la route devient difficile à cause de la neige. Si la chaussée est encore à peu près praticable, les poids lourds surchargés ont beaucoup de mal à monter l’interminable côte et d’énormes congères forment une barrière blanche sur les côtés. Nous ferons la pause de minuit peu après et un petit vent glacial me réveillera complètement en descendant du car.

Mes craintes d’un voyage compliqué s’estompent, il n’y a plus un flocon dans la région d’Ankara. Après un autre arrêt du côté du lac salé, le car poursuit sa route sans encombre jusqu’à Aksaray : c’est là que le chauffeur commence à égrener ses clients le long du chemin. Il s’arrête à la demande…

J’aime ce trajet qui relie Aksaray à Nevşehir, pourtant sans paysage grandiose. Aksaray constitue la porte de ma terre d’adoption, la Cappadoce. C’est à partir de là que je ressens immanquablement ce sentiment de rentrer chez moi après une longue absence.

Le passage du car correspond aux premières lueurs, une lumière douce et dorée essaie encore timidement d’atteindre les petites chaînes de volcans qui longent la route : c’est presque magique, un vrai régal pour mon œil de peintre amateur, sensible à l’éclairage et aux couleurs. Quelques plaques blanches s’accrochent aux cimes, souvenir de la neige tombée la semaine passée mais déjà en grande partie disparue.

Tout le monde descend à Nevşehir, un minibus prend en charge les voyageurs restants pour la suite du parcours. Destination, l’otogar d’Ürgüp après avoir déposé des clients dans tous les villages alentour. J’adore ce petit circuit matinal, c’est comme si la Cappadoce voulait me dire bonjour dans une extraordinaire palette d’ocres et de bleus ! Traitement de faveur bien que je n’aie rien demandé, le terminus m’est refusé et la navette aura la gentillesse, comme toujours, de me déposer juste devant l’hôtel en reprenant sa route vers Nevşehir.

Un vrai comité d’accueil, des plus chaleureux, m’attend déjà sur le pas de la porte. Après les embrassades, je me retrouve devant un petit déjeuner royal puis me retire dans ma chambre pour me reposer un peu. Le petit hôtel est fermé à cette époque de l’année et n’a été ouvert que pour moi, l’invitée de Noël. Des radiateurs électriques ont obligeamment été installés dans ma chambre ainsi que dans les pièces principales, l’établissement ne disposant pas encore de chauffage central.

Lorsque je réapparais, quelques heures plus tard, je suis promue chef décoratrice pour la fête du lendemain qui se tiendra dans la grande salle voûtée, vestige d’une ancienne maison de Cappadoce sur laquelle l’hôtel a été reconstruit en pierres taillées locales. A cette époque, les accessoires dont nous disposons en France sont introuvables ici : je décide de fabriquer moi-même les décorations et d’aller acheter un peu de matériel.

Dès que je franchis la porte, une bourrasque de vent glacé essaie de me dissuader de sortir mais je m’obstine et me dirige quand même vers le centre ville. Je mets plus de deux heures pour atteindre la papeterie quand une dizaine de minutes suffit normalement… C’est qu’il faut saluer au passage tous les petits commerçants qui me connaissent et sortent de leur boutique : « oh, tu es là Abla, bienvenue, il y a bien longtemps que l’on ne t’a pas vue (cela fait à peine 3 mois !), tu es avec nous pour Noël ? Viens donc boire un thé ! ».

Après quelques boissons et conversations, je touche enfin au but et je choisis les matériaux nécessaires. Retour plus rapide grâce à un ami qui passe par là en voiture et m’épargne la montée de la côte à pied. Je consacre le reste de la journée à confectionner guirlandes, pendeloques et fleurs en papier dans une ambiance déjà festive, avec quelques volontaires qui se réjouissent beaucoup de cette distraction originale. Au moment d’aller dormir, l’entrée de l’hôtel, la salle et son immense table, les couloirs, les salons… tout est décoré !

Le lendemain, lorsque j’arrive dans la cuisine pour me faire un petit déjeuner, H. se débat déjà avec une énorme bestiole : je ne rêve pas, il s’agit bien d’une dinde ! Elle sera fourrée, recousue, bouillie et enfin, rôtie dans le four du boulanger avant d’atterrir, délicieuse et fondante dans notre assiette pendant le festin du soir.

H. semble contrarié, il ne sait pas trop quoi faire pour le dessert. Comme il n’attend que cela, je lui propose de m’y mettre et j’improvise avec des feuilles de brick, des aumônières aux pommes. Elles auront tant de succès que je serai désormais condamnée à donner un cours de pâtisserie chaque matin. Et c’est ainsi qu’un cuisinier de Cappadoce fait des tartes bien normandes et des tartes meringuées au citron ou à l’orange, jusqu’alors totalement inconnues dans le secteur !

Le soir, tous les amis sont là en famille. Les femmes les plus aisées ont des robes de princesses orientales, toutes scintillantes, et arborent leurs plus beaux bijoux. Les plus modestes sont dans leur costume traditionnel de Cappadoce. Les enfants transforment rapidement la grande salle en terrain de jeu. La fête bat son plein, le repas est succulent.

A. et T. nous offrent un merveilleux duo de saz et mêlent leur voix chaudes et profondes sur les chansons du pays, reprises en chœur par tous. Elles parlent souvent d’amours contrariés, les Turcs étant de grands romantiques sous leur carapace de rudesse. Nous rions, nous dansons beaucoup.

A minuit, explosion de vœux : malgré le passé chrétien de la Cappadoce, Noël n’a ici rien à voir avec la religion, c’est la fête du nouvel an. Les présents pleuvent, je me retrouve avec tout un échantillon d’artisanat local, foulards brodés, chaussons tricotés main, napperons au crochet, confectionnés pour moi avec affection. Je distribue aussi mes petits cadeaux parisiens, sans oublier la kolonya française dont raffolent tous mes amis : lorsqu’ils reçoivent chez eux, c’est tellement chic d’accueillir le visiteur avec cette eau de Cologne qui vient de loin !

La fête durera jusqu’au matin. Epuisés mais heureux, nous nous séparerons pour quelques heures mais chaque soir jusqu’à mon départ sera un nouveau Noël de musique, de chants et de danses, et je me mettrai souvent aux fourneaux pour satisfaire l’appétit de mes amis, friands de petits plats français.

La journée suivante sera courte, je me contenterai d’aider à la conception d’un support publicitaire pour la prochaine saison touristique d’H. et de réaliser la mise en forme d’un faire-part pour un mariage prévu en début d’été.

La nuit va apporter une belle surprise. Au matin, toute la Cappadoce s’est parée d’un épais manteau blanc et la neige continue de tomber une partie de la matinée. Je me prends à penser que cela serait bien de rester bloquée quelque temps ici mais le ciel en décide autrement. Un soleil magnifique fait son apparition et je pars faire un tour en voiture avec A. pour me régaler de ces paysages somptueux.

Les meringues à la fraise d’Uçhisar sont généreusement saupoudrées de sucre glace, Göreme dresse encore plus fièrement ses cônes fantastiques. Tous les décors, déjà d’une beauté incomparable en temps normal, sont féériques aujourd’hui et je regrette amèrement de ne pas avoir un deuxième appareil photo chargé en noir et blanc.

Dommage, seules les routes principales sont dégagées et il est impossible d’emprunter les petites voies secondaires ou trop pentues. La couche immaculée et étincelante n’autorise pas non plus à s’aventurer très loin à pied dans les vallées, on ne voit pas où l’on marche et cela pourrait être dangereux.

Bien que la neige ait déjà beaucoup fondu au cours des jours qui suivent, elle nous obligera à faire demi-tour à deux reprises : la première fois lorsque nous voudrons monter jusqu’à la station de l’Erciyes dont le sommet imposant domine la Cappadoce, la seconde lorsque nous serons sur le plateau qui mène au village perdu de Güzelöz où je voulais aller voir une de mes familles d’adoption. Chaque sortie me remplit malgré tout de bonheur et je ne sais plus où donner des yeux devant tant de splendeur.

Vient le soir du départ, le car pour Istanbul part de l’otogar d’Ürgüp et ne va pas tarder à venir me ramasser au passage. Comme toujours, tous les amis l’attendent avec moi et les adieux sont déchirants, aggravés par le questionnement habituel : « et pourquoi tu nous quittes ? Reste avec nous, tu peux travailler ici… ». Je finis par monter dans le car à contrecœur mais je sais que je reviendrai aussi souvent que possible, doubler la fête de Noël en Cappadoce !

Télécharger « Curieux Noël en Cappadoce » au format PDF :

~ par hazize sur 22 janvier 2010.