Identités dédaléennes

Une méprise.

J’ai cru emporter de chez mon libraire  « D’une bibliothèque à l’autre », j’ai cru lire « D’une bibliothèque à l’autre », j’ai commencé à écrire un billet sur « D’une bibliothèque à l’autre ». Je déplorais alors la traduction restrictive du turc « Kütüphane« , littéralement « Maison des livres » est-il expliqué dans une note en bas de page (et pourquoi pas  « Bibliothèque » ? kütüp, k-t-p, kitap, biblion, livre…oui, ça doit coller. Et « hane » ? vraiment « maison » ? Tophane serait alors la maison de Top ? Qui est-ce  ? drôle de nom ! Ou alors serait-il davantage à rapprocher du grec « thèque », « théké », « coffre », « boîte », « dépôt » ? … Je m’égare ! Autant essayer d’appréhender une forêt nocturne avec une lampe de poche…), et alors que le regard tombe à nouveau sur la couverture, je note la disparition de la préposition : « D’une bibliothèque l’autre »  est le titre de la traduction française de ce court mais si dense livre d’Enis Batur, publié dans la Petite collection de Bleu Autour. Pourquoi cette préposition imaginaire était-elle irritante ? Parce qu’elle séparait, scindait, ce qui dans cet ouvrage apparaît organiquement lié  :  Bibliothèque,  Kütüphane, Maison des livres, peu importe, ce n’est pas la langue qui la distingue ici mais la majuscule qui la signale comme somme, source, « matrice » de toutes les bibliothèques dans laquelle, dans lesquelles,  nous déambulons en compagnie de l’auteur.

20 chapitres brefs, 60 courtes pages. On y croise le bibliothécaire aveugle de Buenos Aires bien sûr, et des noms familiers,  Quignard, Montaigne, Pétrarque, Yourcenar, Canetti, d’autres encore, si nombreux, qui hèlent soudain dans un esprit d’occidental mots, phrases, idées et mondes, ou des noms inconnus, vierges de toute association, muettes successions de lettres dans ce même esprit trop vite borné à l’est.

On file de Melk à Parme en passant par Sarajevo, on s’attarde un instant “sur une côte fougueuse de la Manche” ou dans une onirique Büyükada. On circule dans cette captivante “autre topographie par laquelle nous nous ouvrons à l’infini dans un monde personnel limité”. On titube, frôlant l’asphyxie, dans les labyrinthiques carceri de Piranèse.

20 chapitres sertis par une préface et une postface qui se répondent en écho : Alberto Manguel l’Argentin et Enis Batur le Turc, s’écrivent, dialoguent, évoquent cette familiarité, cette connivence inattendue, troublante même dans son immédiateté. Entre le natif de Buenos Aires et celui d’Eskisehir, la géographie avait dressé des monts, creusé un océan, la Bibliothèque les réunit et, parfois, les confond.

ENIS BATUR, D’une bibliothèque l’autre, préface d’Alberto Manguel, traduit du turc par François Skvor, Bleu autour, 2008

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~ par aliteìa sur 25 janvier 2010.