Descente aux enfers ? Non, au paradis !

Dans notre culture judéo-chrétienne, nous avons toujours entendu parler de monter au paradis et descendre en enfer… Et si c’était l’inverse ?

De retour d’un périple dans le sud-est de la Turquie, nous longeons la côte jusqu’à Anamur avant de remonter vers Karaman, Konya et la Cappadoce. Arrêt de quelques jours à Kızkalesi, histoire de voir quelques sites alentour.

J’annonce une virée vers le Paradis aux 3 amis qui m’accompagnent et je fixe le départ à 8h30. Bien qu’ils déclarent à l’unanimité qu’il n’y a aucune urgence, ils sont prêts à l’heure. C’est que je ne veux pas aller au Paradis sous une chaleur infernale !

Après quelques kilomètres, je gare la voiture tout près d’un champ de ruines sur lequel un placide chameau semble veiller, en attendant d’hypothétiques clients pour une promenade. Au vu de leur agencement et de la façon dont elles sont taillées, les pierres appartien-nent à un site romain. Peut-être des vestiges de la ville de Paperon mais nous n’aurons pas le loisir de le vérifier : une clôture grillagée en ferme l’accès, des fouilles en cours, sans doute. Il faudra revenir dans quelques années pour en voir la progression car ce que j’aperçois me paraît bien intéressant.

De l’autre côté de la petite route, la croûte terrestre est percée d’une énorme crevasse, comme si une météorite l’avait percutée pour s’enfoncer très loin dans le sol : c’est là que nous allons.

Mesurant l’effort à réaliser, Ca., la copine espagnole, renonce : de toute façon, pas sûr qu’elle soit bien destinée au Paradis ! Et nous voici en route pour une drôle de randonnée vers l’inconnu avec G. et C., mes amis charentais.

Nous descendons, descendons, descendons : un genre d’escalier a été aménagé là, avec des marches inégales en pierres que je soupçonne, pour certaines, d’avoir été empruntées à la cité antique.

Et nous descendons, encore et encore, avec un arrêt de temps en temps pour contempler ce paysage étrange. De hautes parois rousses ferment le panorama. Au creux de ce nid de taille inimaginable, la nature s’est généreusement parée de verdure et des arbres s’accrochent un peu partout. Des milliers d’oiseaux semblent y avoir leur domicile, les pépiements ont une puissance inattendue et sont presque assourdissants, sans doute amplifiés par l’écho.

Sur le parcours, certaines branches sont décorées de rubans ou bandelettes de papier : c’est que l’endroit est un lieu de pèlerinage depuis l’Antiquité et chacun de ces ornements correspond à un souhait.

Et nous descendons toujours dans les entrailles de la terre… Soudain, au fond, nous apercevons une gueule noire et béante, d’une taille démesurée. Cette bouche gargan-tuesque semble vouloir dévorer un joli édifice posé là, prêt à basculer dans l’estomac du géant, et qui a l’air d’une miniature tellement ce qui l’entoure est gigantesque : il s’agit d’une petite église datant du Vème siècle et qui était paraît-il, consacrée à la Vierge. Elle étale ses arches claires, comme si son cadre obscur n’était là que pour la mettre en valeur. Après les Romains, les Chrétiens ont donc occupé les lieux…

Nous contournons le vieux monument et nous descendons à nouveau pour nous enfoncer sous la voûte sombre. Un murmure cristallin semble nous appeler. Au plus profond, dans la pénombre, nous trouvons un mince filet d’eau : ce ruisseau presque ridicule serait-il le Styx des anciens, comme le prétendent certains ? Les âmes des défunts devaient franchir, en empruntant la barque de Charon, ce cours d’eau menant à l’au-delà, et c’est pour payer le voyage que les Grecs d’Asie Mineure plaçaient une pièce sur la langue de leurs morts.

Le ru qui n’a rien d’impressionnant aujourd’hui, a sûrement été beaucoup plus impétueux au fil des années et des saisons car il est responsable du décor : la rivière souterraine a creusé des grottes et certaines, en perdant la tête, ont formé d’immenses gouffres. Le Paradis est l’un d’entre eux.

Là haut, au dessus de nous, la silhouette de la chapelle se découpe dans la lumière. Il ne nous reste qu’à remonter plus de 450 marches et c’est bien moins facile que la descente ! En chemin, nous croisons quelques familles turques qui nous saluent jovialement. Des gens de Mersin venus prendre un bol d’air ou des estivants d’autres régions.

Nous nous essoufflons, chacun encourageant les autres dans la bonne humeur de cette excursion sportive : et si c’était déjà un avant goût de paradis que d’avoir des amis à ses côtés, qui aident à remonter la pente, lorsque l’on se trouve au fond de l’abîme ?

Revenus à la surface, nous nous affalons dans les bras accueillants des fauteuils d’un  jardin de thé, opportunément installé là avec quelques échoppes. La saison doit être rentable !

Juste à côté du Paradis, se trouve le gouffre de l’Enfer… Mais là, c’est sûr, nous ne sommes vraiment pas pressés d’y aller et ce sera pour un autre voyage…


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~ par hazize sur 31 janvier 2010.