Akhaltsikhe, journal d’avant guerre.

La frontière de Posof est passée ; le Mercedes 403 s’est engagé dans une plongée incertaine sur une route viroleuse et faite de mauvais gravier ; il longe de longs et tristes bâtiments lépreux, passe le pont sur la Potskhovi et entre dans la ville : Akhaltsikhe.

Grandeur et décadence d’une petite cité : jadis siège du Duché de Samtskhe, avant-hier ville turque, chef lieu de  pachalik, puis ville russe, et géorgienne, en vertu du traité d’Andrinople, en 1829. Aujourd’hui cette petite ville triste, porte d’entrée en Géorgie.

Comment dit-on « change » en russe ?

Je ne sais pourquoi, mais des mots grapillés jadis dans les rues de Riga ou d’ailleurs me soufflent : « valuta » ; on essaiera donc « valuta« . Dans le fond de l’incroyable hall de la gare routière, une vieille dame tient commerce derrière un guichet, à travers un trou dans le mur ; elle vend des cigarettes, de l’alcool aussi je présume, et accepte de faire, à l’occasion, le change d’un billet de quelques euros.

Les laris sont en main, l’exploration peut commencer.

Bonne chose, la gare routière est proche  de la ville, sur une des rives de la rivère ; de l’autre côté du pont, très vite le centre.

Sur une place, modeste, face l’église en travaux, une femme  veille, statue récente, un globe coiffé d’une croix orthodoxe dans la main droite, sainte Nino, peut-être ; non. Il s’agirait de la reine Tamara, 1184-1213.

L’avenue principale se remonte facilement, sur d’assez mauvais trottoirs : si sur la droite par une venelle, qui aboutit sur une esplanade boueuse qui marque l’entrée du marché couvert, surtout consacré au négoce des légumes et des babioles, briquets ou bric-à-brac venu de Chine, sur la gauche la perspective se fait plus dégagée, et l’architecture plus monumentale.

Qu’est-ce vraiment que ce bâtiment, qu’y eut-il derrière ses six colonnes ?

Vais-je même le dater ?

XIX° siècle, probablement, Empire russe, sans doute. Etait-ce une mairie, une préfecture, un théâtre, un tribunal ? Un peu tout cela, selon les moments sans doute.

Grand vaisseau blanc et jaunâtre, fierté des temps propères, grandiose, même disproportionné pour une telle cité, il porte les stigmates de tant de déchéances successives, les marques de l’assaut de tant d’hivers. Il est laid, sans conteste ; il dégage pourtant quelque chose de touchant, comme une vanité baroque dans l’un peu trop  fier tableau de la nouvelle Géorgie, celle des tout-terrains américains et des croix de Saint Georges incandescentes.

Autour du bâtiment jaunâtre meringué, un parc, comme partout ; des arbres, des jeux publics à l’allure des années soixante, et des gens qui rient, des enfants qui tournoient, des  mères qui les regardent d’un air un peu plus inquiet que de nécessaire.

Et si cette ambiance de petite ville géorgienne et désuète était autre chose que de la mélancolie ?

Curieuse cette tendance à faire semblant de ne pas me voir dans le moindre commerce, cette nécessité de s’imposer pour ne serait-ce que payer, ces regards à la fois un peu tristes et fuyants de qui a d’autres chats à fouetter.

Dans quelques jours, entre les colonnes de blindés montants vers Tskhinvali, je comprendrai.

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~ par dolasadolasa sur 6 février 2010.

Une Réponse to “Akhaltsikhe, journal d’avant guerre.”

  1. […] sur Dolasa, c’est aussi, à l’été 2008 : Akhaltsikhe, journal d’avant-guerre, par […]

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