Après lui le déluge.

C’est un petit bout de route, un chemin presque, perpendiculaire à l’axe Doğubeyazıt – Gürbulak, où flotte l’ultime Ay Yıldız avant l’entrée en Iran. On le raterait aisément pour peu que l’objectif soit de franchir la frontière, ou si un dolmuş n’avait pas eu la bonne idée de s’arrêter sur le bord de la route, laissant descendre un improbable villageois dans cet endroit désert. Parce qu’il y a un village au bout de cette allée ombragée. Telçeker, je crois bien, quelques maisons et, un poste de la jandarma, qui pourrait paraître immense à qui n’avait profité de son passage à Doğubeyazıt pour aller rêver dans la bibliothèque d’Ishak Paşa, longeant au passage la caserne où s’alignent blindés et camions militaires.

AraratDoğubeyazıt, ville de garnison un peu perdue à un jet de pierre de l’Iran, à un autre de l’Arménie. Souvent une simple étape sur la route de l’Iran, parfois une halte technique avant de partir à l’assaut de l’Ağrı Dağı, le mont Ararat. Elle manque de relief et de couleur, diront certains ; grise et plate en regard du palais d’ Ishak Paşa et de la masse imposante du volcan tutélaire ; elle n’a pour l’essentiel que le mérite d’exister, de se trouver là, là précisément, sur la route de l’Iran, sur le chemin de l’Ağrı Dağı ; écrasée par des concurrences déloyales, elle manque cruellement d’arguments pour elle-même.

Doğubeyazıt, ville de garnison un peu perdue à un jet de pierre de l’Iran, à un autre de l’Arménie, ville sans charme, ce qui fait tout son charme.

Aller titiller la frontière de l’antique Perse était une tentation. Irrépressible. N’importe quel alibi aurait fait l’affaire – si tant est qu’il en fallut un – pour parcourir l’une des rares routes de cette Anatolie qui touche à sa fin ; un trou qu’on attribue abusivement à une météorite qui permet, contre vérification des passeports et inscription de son nom dans un registre poussiéreux d’aller flâner dans le no man’s land, comme… un verset biblique.

et, au septième mois, au dix-septième jour du mois, l’arche s’arrêta sur les monts d’Ararat. (Genèse 8,4)


Depuis le Poème du Supersage, texte mésopotamien du XVII° siècle av. J.-C., le Déluge a abreuvé nombre de mythologies, de Rome à l’Inde, toujours sur la même trame littéraire, un héros, qu’il s’appelle Atrahasis, Deucalion, Yima, Manu, Noé ou Nuh, touché par la grâce divine et survivant au déchaînement violent des éléments provoqué par les locataires des cieux en colère contre l’humanité toute entière.

Un poncif, en sorte.

Genèse 8, 4, donc…


Pauvre Ağrı Dağı, volcan presque solitaire qui n’avait rien demandé à personne, voilà qu’il se retrouve, à cause d’un certain Fauste de Byzance, parce qu’il faut bien un coupable, au coeur d’une chasse au trésor pluriséculaire, où mercenaires du créationnisme et simples rêveurs parcourant des arcs-en-ciel se disputent le moindre bout de bois, la moindre roche à la forme étrange, voulant à tout prix et contre toute raison y voir un vestige d’une arche.

Tant pis pour les tenants du dogme et les fondamentalistes de toutes confessions, Noé – appelons-le ainsi – a eu le bon goût d’aller s’échouer non dans les neiges éternelles de l’Ararat, mais sur une petite colline qui leur fait face, répondant au nom de Durupinar. Autant ne pas se priver de ce belvédère, aller voir l’Ararat d’un peu plus haut que du balcon de l’hôtel.

route Teçeler-Durupinar

Retour à Telçeker. Au bout du village, la jandarma, et une piste qui part sur la gauche. Nous nous y engageons avec précaution en pensant aux dents qui doivent sûrement grincer, du côté de Kartal. Face à nous, une drôle de colline domine des pentes douces où les hommes fauchent les foins ; crête concave ou cratère volcanique, je ne saurais dire, vu d’ici.

Quelques efforts de pédagogie plus loin, au bord de la route, presque au pied de cette curieuse crête, une rotonde rouge, pas bien grande. Un vieux monsieur en sort, un peu rattatiné, arborant une grosse moustache poivre et sel, tendant la main. Un vieux monsieur aux yeux pétillants. De grands yeux, bien vivants, enjoués, malicieux.

Dans son musée, l’histoire de son site, l’histoire de son arche. Des articles de presse, des explications scientifiques – enfin, ce qui est présenté comme telles – , l’histoire des expéditions lancées à la recherche de l’arche perdue. Je parcours la salle, dissimulant mon amusement pour ne pas froisser les rêves de ce vieil homme, mais n’ai qu’une envie, ressortir, pousser plus loin dans les collines, et voir de plus haut les coulées basaltiques de l’antique royaume d’Urartu.

Au bout d’un temps qui me semble raisonnable, nous nous dirigeons vers la sortie. Échange de cigarettes, ébauches de salutations souriantes, j’essaie de demander s’il est possible de poursuivre la route, en direction d’Üzengili et pourquoi pas, se promener là-haut, dans la cale de l’arche. Apparemment, non, la jandarma ne nous laisserait pas aller plus loin, et le vieil homme ne semble pas prêt non plus à nous laisser repartir comme ça.

Devant sa bonhommie insistante, il eût été indélicat de refuser son invitation à le suivre.

DurupinarMais le suivre où ?

« Noah’s ark, Noah’s ark ! » Quoi ? Y aurait-il donc autre chose à voir que cette colline ?

Alors ? Alors rien, bien sûr. Ou presque.

Une pente douce et herbeuse, quelques cailloux, et mon p’tit vieux de la rotonde rouge, et quelques autres bienheureux y ont vu la trace d’un navire, les restes d’une ancre.

Mais j’ai vu un regard s’illuminer. Une émotion dans de grands yeux, bien vivants, enjoués, malicieux.

La force d’un mythe dans le regard d’un vieil homme tournant le dos à l’Ağrı Dağı.

La trace d’un rêve



Ararat

—–

(…)

Tous les dieux demeuraient prostrés,

En larmes, en désespoir,

Lèvres brûlantes et dans l’angoisse (?).

Six jours et [sept] nuits durant,

Bourrasques, pluis-battantes, ouragans et Déluge

Ne cessèrent de saccager la terre.

Le septième jour arrivé,

Tempête, Déluge et hécatombe stoppèrent,

Après avoir distribué leurs coups, au hasard,

Comme une femme dans les douleurs.

La mer se calma et s’immobilisa,

Ouragan et Déluge s’étant stoppés !

Je regardai alentour : le silence régnait :

Tous les hommes avaient été (re)transformés en argile,

Et la plaine-liquide semblait un toit-terrasse !

J’ouvris une lucarne

Et l’air vif me sauta au visage.

Je tombais à genoux, immobile et pleurai,

Les larmes me dévalant sur les joues.

Puis du regard je cherchai les côtes, à l’horizon.

À quelques encablures, une langue de terre émergeait :

C’était le mont Nişir, où le bateau accosta.

(…)


Récit du déluge (extrait) dans l’Épopée de Gilgameš (XI° tablette, v. 1200 av. J.-C.)

Texte complet dans J. BOTTÉRO et S. NOAH KRAMER, Lorsque les dieux faisaient l’homme. Mythologie mésopotamienne, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque des histoires »),1997, pp. 569-575.

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~ par Emmanuelle sur 12 février 2010.