Les belles d’Iznik

Où que l’on aille dans la Turquie ottomane, elles sont là : d’Istanbul à Bursa en passant par Edirne, et même dans des cités moins connues, telle Manisa… Elles ont séduit les sultans ainsi que le grand architecte Sinan.

Elles veillent sur les tombes impériales ou princières dans les türbe (mausolées) comme ceux du cimetière de la Muradiye à Bursa ou ceux de Soliman et de sa belle mais perfide Roxelane à Istanbul. Elles s’étalent à l’intérieur comme à l’extérieur du palais de Topkapı, que ce soit dans le harem ou dans le moindre kiosque.

Elles s’installent dans les riches demeures, se frayent même un passage dans la byzantine Sainte Sophie transformée en mosquée par Mehmet II Fatih, le conquérant de Constantinople.

Elles honorent de leur présence presque toutes les mosquées et c’est là qu’elles exhibent le mieux leur beauté : il paraît qu’elles sont plus de 20.000 (je ne les ai pas comptées !) à se recueillir dans la Mosquée Bleue qui leur devrait son nom occidental. On les trouve à Eyüp, dans la Selimiye, … Elles abondent même dans la Yeni Cami, la Nouvelle Mosquée si injustement négligée par les visiteurs.

Mais c’est dans l’intimité de petites mosquées d’Istanbul comme la Rüstem Paşa, la Sokollu Mehmet Paşa ou la Çinili Cami (mosquée aux faïences) qu’elles font exploser tout leur éclat et qu’on peut vraiment faire leur connaissance, les approcher, les admirer et même, les caresser !

Elles ??? Ce sont les faïences d’Iznik ! Elles sont les descendantes d’une tradition ornementale millénaire au Proche et au Moyen Orient : tombes égyptiennes, palais assyriens et babyloniens, frises achéménides, les céramiques ont magnifiquement évolué jusqu’au Vème avant notre ère, puis connu une période de déclin de quelques siècles.

Mais à partir du XIème siècle, l’architecture islamique va les redécouvrir en introduisant dans ses constructions, des briques de terre cuite recouverte de glaçure à base de quartz et de cobalt. Vers la fin du XIVème, les céramistes de Tabriz, Hérat et Samarcande bouleversent leur art en élaborant des mosaïques de faïence qui couvriront les monuments d’Iran et d’Asie Centrale.

A Kâshân se développe dans le même temps une autre spécialité issue de la poterie : la céramique lustrée est la fabrication de carreaux de forme géométrique, décorés de motifs souvent végétaux, qui s’enrichiront par la suite de plusieurs couleurs. Les faïences d’Iznik sont les héritières directes de ces techniques.

La céramique s’impose également dans l’architecture de l’Anatolie et ce sont les Seldjoukides qui vont en décorer leurs monuments. Au XIIIème siècle, les mihrabs et les medersas sont ornés de couleurs turquoise, blanche et violet manganèse, et il est encore possible d’en admirer aujourd’hui certaines compositions.

Au XVème siècle, un sultan installe en Anatolie un groupe de céramistes persans qui bénéficieront d’un statut protégé : ce sont les maîtres de Tabriz qui vont créer sur place une technique spécifique sur une base de carreaux hexagonaux dont un magnifique exemple se trouve dans la mosquée verte d’Iznik.

Iznik ? Eh oui, la ville est déjà un centre de céramique réputé depuis l’époque byzantine car il y a tout ce qu’il faut à proximité : la bonne terre, les forêts pour alimenter en bois les fours…

C’est donc tout naturellement, en capitalisant sur l’apport des maîtres persans et en synthétisant les savoir-faire, que les céramistes ottomans d’Iznik vont élever leur art des faïences au cours de ce XVème siècle. Leur technique parfaite va leur valoir une grande renommée qui atteindra même les cours d’Europe mais qui provoquera aussi la perte de ces artistes…

Pour fabriquer la céramique d’Iznik, il faut d’abord composer le support avec une pâte majoritairement constituée de silice très blanche. Couvrir ensuite d’un enduit fin à base de plomb et de silice pure, ajouter les motifs à l’aide de poudre de métaux ou de minéraux selon les couleurs souhaitées, déposer sur le tout une glaçure bien plombée et mettre à cuire dans un four à bois entre 800 et 1000°. A l’issue de la cuisson, de belles faïences vitrifiées : un décor coloré sur un fond parfaitement blanc !

Jusqu’au premier quart du XVIème, les artistes d’Iznik adoptent des motifs bleus, réalisés à l’aide de poudre de cobalt et inspirés des porcelaines chinoises de l’époque Ming dont raffolent les sultans. C’est d’ailleurs de ce goût pour la Chine que les faïences tiennent leur nom turc actuel : çini.

Les œuvres s’enrichissent ensuite de nouvelles couleurs (vert, turquoise, gris, …), élargissent leur palette florale et la complètent de quelques représentations animales. Cette évolution atteint son apogée dans la deuxième moitié du XVIème siècle, où les céramistes découvrent le « bol d’Arménie », une terre riche en oxyde de fer et permettant d’obtenir un rouge brillant. Quatre fleurs, la tulipe, l’œillet, l’églantine et la jacinthe, ainsi qu’une feuille recourbée et dentelée, appelée saz, symbolisent le style ottoman. Des cyprès viennent également souligner l’architecture des édifices.

Malheureusement, en 1585, le sultan, jaloux de cet art exceptionnel, décide par décret de s’attribuer toute la production d’Iznik. Comme l’Empire va connaître des remous et que le Grand Argentier n’ouvre pas si facilement les cordons de la bourse ottomane, les artistes malchanceux seront poussés à la ruine et les céramiques de la Mosquée Bleue seront leur dernier grand chef d’œuvre.

Un voyageur de l’époque raconte qu’il y avait plus de 300 ateliers au début du XVIIème. Il semble en rester moins d’une dizaine au milieu du siècle, recyclée dans un produit moins élaboré que l’on retrouve beaucoup du côté d’une île grecque, ce qui lui a valu à tort le nom de « céramique de Rodhes ».

Une fois tous les ateliers disparus, quelques artisans venus s’installer à Istanbul ont tenté de faire survivre la céramique d’Iznik pendant le XVIIIème. Kütahya, la rivale, avait pris le relais pour devenir dès le XVIIème et jusqu’à aujourd’hui, le centre de production turc des faïences et de la vaisselle en céramique. La qualité des œuvres des céramistes d’Iznik n’a cependant jamais été égalée par les concurrents.

Après avoir connu la gloire et avoir été un centre politique ottoman important, Iznik est aujourd’hui une jolie bourgade paisible, nichée au creux de ses remparts. Depuis la fin des années 90, la réouverture de quelques ateliers de céramique a été favorisée avec un objectif de production artisanale de bonne qualité.

~ par hazize sur 15 février 2010.