Altınsaç aux cheveux d’or.

Akdamar… Eglise isolée sur un îlot du lac de Van. Tout le monde la connaît, elle fait la fierté du département, et même du pays, s’exhibant dans les brochures des offices de tourisme, les catalogues de voyage, elle côtoie sur les affiches les têtes du Nemrut Dağı, au pied du mont Ararat dans l’amphithéâtre d’Ephèse. En général, un gros cœur dans le coin gauche, un « Enjoy Turkey ! » dans le coin droit.

Je me méfie de ces endroits, trop beaux et trop montrés, un peu racoleurs, un peu trop fiers et sûrs d’eux. Il y a toujours un truc qui cloche : le ciel n’est pas aussi bleu, les T-Shirt s« I love NY » et les casquettes Adidas y ont été consciencieusement effacés, c’est bien plus petit que ce qu’il n’y paraît et surtout bien moins tranquille.

 

Cependant, pour qui n’a pas vraiment le pied marin, Akdamar peut s’entendre comme une petite pause sur la route – terrestre – de Tatvan à Van.

C’est parti donc. Nous quittons Tatvan en longeant le lac sur sa rive occidentale puis méridionale. La route serpente entre les eaux bleues et des collines aux verts qui ont trop pris le soleil, surmontées de couronnes rocheuses de sommets plus élevés.

Sur le bord de la route, une station essence, qui tombe au bon moment, une minuscule station de celles que l’on croise sur les petites routes perdues et qui surprend un peu sur cet axe fréquenté.

Pour ne pas voir le pompiste remplir le réservoir d’une essence de qualité médiocre, la cigarette au bec, je me plonge en frémissant dans l’atlas routier. Akdamar n’est qu’à quelques kilomètres, il est assez tôt. Tiens ! La piste qui partait sur la gauche, il y a quelques minutes, file le long du lac ; Altınsaç… Le nom me dit quelque chose. Oui, il y a une vieille église, là-bas, la belle Akdamar patientera un peu.

 

Demi-tour, direction Altınsaç. Un village en pisé, aux maisons à demi-enterrées, en bord du lac ; les femmes y font leur lessive et les enfants s’ y esbaudissent un peu à l’écart des regard maternels ; puis la piste se rétrécit, à flanc de montagne, un peu vertigineuse par endroits, lorsque l’adhérence se réduit à une vague idée dans les virages au-dessus de l’eau.

 

Elle est un peu difficile à trouver, l’église d’Altınsaç. Elle porte le nom d’un village, mais arrivé audit village, il n’y a pas d’église, même à balayer du regard les collines au creux desquelles se lovent ces quelques maisons devant lesquelles quelques hommes boivent le thé et mangent des mûres en attendant sans impatience le passage du dolmuş . Il faut poursuivre la route, qui après quelques chaos, replonge vers le lac, quelques centaines de mètres avant de grimper à nouveau. C’est d’ici, sur ce petit périmètre plat et bas que l’on aperçoit le monument, perché sur une colline.

 

Se garer comme on peut, et partir à l’assaut du monticule, sous le soleil de midi. Trois bons quarts d’heure de marche, a priori, d’abord sur un chemin plus ou moins carrossable, où un seul pin nain procure l’unique ombre réconfortante ; puis, il faut se faire une raison. : l’environnement n’est que plantes grasses et chardons, succulentes piquantes et herbes jaunies, hautes et raides, griffantes, fleurs de bardane sèches qui se glissent  dans les chaussures. Mais c’est la végétation à traverser pour parvenir à l’église. Raideur de la pente pour raccourcir le contact avec cette flore inhospitalière, ou zig-zags entre les chardons dans des lacets improvisés plus larges pour réduire l’effort physique. Au choix. Je ne saurais dire entre les deux, quel mal est le moindre.

Mais au sommet, après quelques gorgées d’eau avalées goulument, une respiration revenue à la normale, silence au-dessus de la mer intérieure.

Un silence de cathédrale pour une petite église en ruines.

 

Elle ne paye pas de mine, cette église arménienne, coiffée de mauvaises herbes brûlées par le soleil, où la moindre fissure, le moindre interstice dans la pierre est comblé par cette végétation ingrate. Mais ce silence, cet environnement perdu, ce panorama sur le lac, le Süphan qui se détache au loin sur l’azur le troupeau de vaches dans le creux aride des collines, ces pierres qui ont vécu jusqu’à l’épuisement, gravées de signes qui s’estompent, premier contact avec cette écriture si esthétique, et jusqu’à l’effort nécessaire pour y parvenir. Une émotion silencieuse.

 

Le troupeau est loin, et pourtant, ce qui frappe rapidement, à l’approche de la nef, c’est cette tenace odeur de bétail. L’église est plongée dans l’obscurité, une seule ouverture, donnant sur le lac, fait face à la porte. À peine le pied posé sur le pas, même pas le temps de laisser les yeux s’habituer à la pénombre, une agitation soudaine, un bourdonnement ; une nuée de mouche quitte l’abri. Au fond, deux lanières fines se balancent dans un rythme mou et régulier, deux traits noirs dans le choeur qui se découpent dans l’embrasure sans vitrail, quatre ovales humides reflètent la lumière ; l’église est une étable.

Destin touchant pour ces vieilles pierres.

 

 

Et… Akdamar, dans tout ça ?

Un paysage estampillé gros coeur dans le coin gauche, « Enjoy Turkey ! » dans le coin droit, quelques T-shirts « I love NY », quelques casquettes Adidas, un car de Japonais qui démarre en trombe, la lune de miel d’un jeune couple turc, mais sans le mont Ararat, sans le Nemrut Dağ , sans l’amphithéâtre d’Ephèse, il ne faut pas exagérer !

Une jolie carte postale, un beau bijou dans un bel écrin.

Elle a de la gueule, l’église d’Akdamar. Et pourtant…


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~ par Emmanuelle sur 24 février 2010.