H comme…

Istanbul la grouillante. Istanbul l’agitée. Istanbul la bruyante. Istanbul la serrée, l’étouffante, la suffocante. Difficile Istanbul quand on la connaît si mal et que l’on revient trop vite des steppes orientales. Et pourtant la ville offre un refuge immédiat, évident : l’eau.

H comme houle

Le salut réside dans le souple balancement des bateaux, leurs ponts ouverts où l’air se faufile, leur ronronnement régulier scandé par le cri des mouettes, le clair froissement de l’eau dans leur sillage. Mais les bateaux vont malheureusement quelque part et il faut choisir une destination,  non,  un prétexte de destination.

Je me souviens de lignes lues dans Autres couleurs

Pourquoi donc était-ce beau regarder le monde d’ici ? Peut-être parce qu’on voyait tout. Peut-être parce que nous serions morts si nous étions tombés. Peut-être parce que de loin rien n’est laid. Peut-être parce que nous n’avions jamais regardé d’aussi haut.

H comme Heybeliada

Adalar Iskelesi, le dernier embarcadère sur les quais d’Eminönü indique le Rough. Adalar Iskelesi, le dernier embarcadère sur les quais d’Eminönü signale le plan de la ville acheté ce matin dans un kiosque. Au dernier embarcadère, les voitures attendent de monter dans des ferries.  Aucun de ces ferries ne va à Adalar. Je trébuche en vain dans le trafic de Sirkeci.

« No ! Not here ! Kabatas ! You have to go to Kabatas ! »

Il y a du monde à Kabatas, des Turcs, beaucoup de touristes anglophones aussi. La foule se presse, s’entasse dans le hall d’embarquement puis s’écoule, transvasée dans l’ondulant Anadolufeneri où elle se dissoud.

Stamboul s’éloigne, dansant au loin. Les oiseaux marins en rang serrés sur la digue qui protège les quais d’Haydarpasa regardent passer les vapurs. La tiède brise marine enveloppe, légère. Le regard peut à nouveau, enfin ! glisser sur un horizon vaste.

Chaque ville possède des sons caractéristiques que ses habitants connaissent très bien et partagent comme un secret : le sifflement du métro à Paris, le bourdonnement des motocyclettes de Rome, ou cet étrange brouhaha de New-York; à Istanbul, ce son métallique produit par les petites passerelles de bois munies de coussinets est toujours le même depuis soixante ans, et toute la ville le reconnaît aussitôt.

Notre passage anime un instant la promenade déserte d’une Kinali-ada hérissée d’antennes, secoue brièvement la torpeur du front de mer de l’attrayante Burgaz-ada. Les maisons en bois cossues  ou les villas, dont certaines rappellent étrangement des arcachonnaises, racontent au voyageur accoudé au bastingage le récent passé  de ces îles, lieux de festive villégiature estivale pour les familles aisées d’Istanbul jusqu’à ce que la pollution de la mer de Marmara, leur interdisant les bains, ne les chassent ailleurs, vers Bodrum ou Antalya.

Heybeliada aussi semble sommeiller. Quelques adolescents en uniforme d’écolier attendent le vapur qui les ramènera chez eux. Les rares passagers débarqués se dispersent aussitôt. On vit au ralenti ici un vendredi ensoleillé de printemps. Les calèches attendent en vain des clients. Il ne manque aucun des vélos de location tous bien rangés devant les magasins. Les terrasses des restaurants s’alignent, vides.

Une vague réminiscence d’activité stambouliote pousse à entreprendre un tour dans les rues montantes de la bourgade, bordées de belles maisons de bois immergées dans de luxuriants jardins. Ces velléités de mouvement s’estompent vite (et maintenant ? à droite ? à gauche ?) s’évanouissent en souvenir lointain (que trouverai-je qui me récompensera de tant de pas ?) et je me pose sur une terrasse au soleil, me fondant dans l’immobilité du lieu, adonnée au pur plaisir de respirer, la langue chatouillée par la poudre de café, humant l’haleine de la mer.

L’esprit vagabonde. Calèche, fayton, Phaéton.  Le Brillant, héros qui créa la Voie Lactée en blessant la voûte céleste, chute par orgueil. La mer scintille. Des dieux impitoyables veillent sur l’ordre du monde. Heybeliada, Heliades. Les sœurs du héros pleurent encore, peupliers de mon fleuve.

Le vapur venant de Büyükada s’approche des quais quand soudain le rythme si singulier d’une langue chère me fait tendre l’oreille, individualiser les mots. Il n’y a pas de doute, c’est du grec. Un groupe conséquent, accompagné de popes, s’apprête à embarquer, rejoindre Πολυ avant de prendre dès ce soir le bus pour Thessalonique.

H comme Halki

J’avais bien noté, lors de ma brève balade,  la présence d’un modeste bâtiment rose surmonté d’une croix incongrue en ces lieux mais j’ignorais alors l’importance de cette île pour les Grecs. Ce bâtiment dont je découvre rétrospectivement sur une photo les toits émergeants des bois couvrant les hauteurs de l’île c’est le Séminaire de Halki, fondé en 1844 sur les ruines d’un monastère byzantin, qui aura formé dans ses 130 années d’existence, le clergé de la minorité grecque de Turquie dont 12 des patriarches de Constantinople parmi lesquels l’actuel, Bartholomée I. Dans sa bibliothèque reposent de précieux volumes.

H comme harcèlement, et hésitations.

Le séminaire a été fermé en 1971 suite à un changement de loi sur les universités privées en Turquie mais comme il semblerait que des accords avec le gouvernement turc stipulent que seul un citoyen turc ayant été formé en Turquie puisse accéder à la tête du Patriacat, il est nécessaire de le ré-ouvrir. Et nombreux sont ceux qui s’y emploient. L’UE en fait une condition de l’accession de la Turquie en son sein et même Outre-Atlantique on s’active : Clinton avait demandé sa remise en fonction à Suleyman Demirel en 1999, Barack Obama a plusieurs fois réitéré la requête.

Cette réouverture ne va pas sans poser quelques problèmes puisqu’il faudrait modifier la Constitution. Autant nombres de Turcs, y compris de hauts responsables musulmans sont favorables à cette reprise d’activité, autant d’autres s’alarment de la brèche que cela ouvrirait dans l’interdiction d’instituts religieux indépendants du pouvoir séculier, inquiets des opportunités ainsi offertes à des courants islamiques radicaux.

H comme hasard

Et si je ne m’étais pas souvenue des mots d’Orhan Pamuk sur Heybeliada, qu’aurais-je songé ? Qu’aurais-je appris ?

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~ par aliteìa sur 27 février 2010.