Sous les galets la plage.

Un panneau qui se dessine, riche de promesses que je sais intenables, mais ce n’est pas grave. Quelques lettres noires sur un fond jaune, le fond jaune sur un fond bleu, une flèche blanche vers la droite. Une chaleur insupportable sous un ciel gris, entre deux averses. Un front de mer, l’air du large ne dépasse pas les grillages qui cachent l’eau du regard, alors, il est vain de lui demander de traverser les quatre voies.

Pause déjeuner ; aux vieilles cueilleuses de thé au dos qui avec les années a pris la courbure de leur hotte succèdent,  à quelques kilomètres de distance à peine, de jeunes gens au bronzage parfait, aux muscles tendus sous des habits moulants, corsaires et débardeurs, lunettes de soleil dernier cri, tatouage sur l’épaule et anneau dans le nombril. Surprenant, la vision de ces surfeurs là où aucune vague ne se devine, là où l’on entend pas le moindre indice d’une houle éventuelle. Un genre, juste. Hopa se veut jeune et moderne, « in », et elle l’est, assurément.

Il n’y a que quelques kilomètres jusqu’à Sarp, sur une autoroute dont on ne sait pas vraiment quand elle est urbaine et quand elle ne l’est plus, si elle l’a été un jour ou si c’est juste aussi pour se montrer jeune et moderne, « in ».

C’est vrai que dans l’autre sens, c’est un peu une carte de visite, une première impression ; la Turquie la soigne. Quatre voies entretenues, des tunnels, même des tunnels qui ne servent à rien, ce n’est pas bien gênant, ils montrent qu’on sait faire. Je ne sais ce qu’il en est de l’autre côté, sans doute une carte de visite tout aussi soignée.

Quatre voies, dont l’une pour les camions à l’arrêt ; lorsque les portières sont ouvertes, que les chaises de camping sont installées sur la bande d’arrêt d’urgence, que ça papote devant les cabines, pendant que les moteurs tentent tant bien que mal de se rafraîchir, on sait qu’on arrive. Un dernier tunnel et immédiatement à la sortie, on est arrivé.

 

Sarp, frontièreArrivé, mais où ? Mais au bout, voyons ! Un bâtiment que l’on jugerait facilement laid barre la route ; tourner à gauche juste avant et se garer, entre camionnettes, minibus et dolmus, entre éclats de verre et feuilles de salade, gros sacs aux rayures colorées et meubles en kit.

Sarp. La frontière. Là, à quelques mètres, c’est la Géorgie.

De façon exceptionnelle, une fraction de seconde, les drapeaux flottent au-dessus de la grève et de ce bâtiment grisâtre, lorsqu’une esquisse de vent ose perturber la lourdeur ambiante.

 

 

Sarp, frontière

Demi-tour, donc, puisqu’il n’est possible d’aller plus loin, la promesse était intenable.

Et la Turquie est encore plus jeune, plus moderne, plus « in » avec son immense panneau qui traverse la route, vous signalant d’un Yavaş angoissé que vous avez dépassé les 50 km/heure autorisés.

Sarp-Hopa

Plus loin, ce ne sont pas des camions, mais des voitures qui sont garées sur le bas-côté. Pourquoi pas, tiens ? Quatre semaines déjà, sans avoir vu la mer, c’est une gageure, on peut bien s’en approcher quelques minutes, une demi-heure, va-t-on dire, entre l’averse que l’on vient d’essuyer, et en espérant que la suivante attende un tout petit plus longtemps qu’à l’ordinaire. La plage est de gros galets, aménagée ; on y trouve aires dévolues aux barbecues et gargotes d’un été, terrain de volley et cabines de bois.

Alors, les bains de mer alatürka ? Il ne sont pas fondamentalement différents des bains de lacs et de rivières, ma seule petite référence en la matière jusqu’à cet instant.

plage SarpLes enfants jouent dans l’eau avec l’insouciance de leur âge, sous le regard des mères, des grandes sœurs et des grand-mères qui se relayent, entre la surveillance des plus jeunes et la préparation de la collation de 16 heures. Quelques-une, plus hardies ou plus inquiètes, préfèrent regarder ces jeux de plus près, et se risquent sur les galets, jusqu’à l’eau où, contrairement aux eaux non marines, elles se plongent jusqu’au cou, les vêtements flottant autour d’elles comme des bouées aux couleurs d’algues.

Les jeunes filles s’y baignent habillées, si la famille les accompagne ; bermudas et T-Shirts amples sont de rigueur. Celles qui ont l’autorisation pour passer l’après-midi entre copines osent les justaucorps type danseuse, avec jupette. Deux bikinis quand même ; peut-être les surfeuses de Hopa, jeunes modernes, bronzées et musclées, « in ».

plage Sarp

Et les hommes ? Ils ne se baignent pas, ces messieurs, la mer Noire est une pataugeoire, pas assez virile. En longs caleçons de bain, cheveux gominés, qui risqueraient de souffrir dans l’eau salée, lunettes de soleil, ils… matent. Entre deux zieutages, ils jouent avec leur téléphone portable dernier cri, ce qui permet de savoir que les radios turques aiment encore et toujours Pierre Bachelet version 1974, mais aussi Michel Fugain.

 

Le soleil décline, la pluie qui a été assez conciliante commence à s’impatienter, la mer Noire est grise, il est temps de quitter la plage. À Hopa, tourner à gauche. S’arrêter un tout petit instant avant de repartir dans les montagnes, le temps de regarder encore une fois un panneau qui se dessine, riche de promesses intenables et non tenues, en toute normalité, mais ce n’est pas grave. Quelques lettres noires sur un fond jaune, le fond jaune sur un fond bleu, une flèche blanche vers la droite.

Hopa

Télécharger « Sous les galets la plage » au format PDF :

 

Publicités

~ par Emmanuelle sur 14 mars 2010.