Fleurs de Bosphore.

La plus étrange avenue ; la plus ombragée, la plus fleurie, la mieux pavée, celle que surveillent malicieux les hérons en saisons, celle que parcourent les vendeurs de barbapapa, celle qui relie la mer au sanctuaire ; le parc de Gülhane est une rue, une voie sans adresses, un corridor entre le saint des saints du vieil Istanbul mythique et la Mer de Marmara.

En semaine et le matin, on se croirait en forêt ; atmosphère de perdition solitaire ; un samedi où le soleil salue soudain le printemps, on se croirait sur Istiklal, la frime consumériste en moins, les familles descendues de Fatih, soeurs marchant de concert en pulls moulants roses ou verts et poussettes, gamins encostumés, hommes bras dessus bras dessous sourire aux lèvres.

Il paraît qu’elle est laide ; on édit même d’elle sur le plus célèbre des guides de voyage francophones ; cette mosaïque est maladroite ; mais elle sert de panorama à une boule, armature de métal produisant une sphère d’eau, et de toile de fond à un jardin d’enfants ; et les enfants ne manquent pas, ils adorent ce lieu. Parfois, tout frétillants d’audace, ils bravent le sifflet à roulette de l’agent de police bedonnant pour se hisser sur les genoux d’un Atatürk de bronze et poser tout sourire devant l’objectif du portable rose bonbon de maman ou de la grande sœur.

Printemps des tulipes.

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Gülhane, un jardin d’enfants sous les arbres, des mères assises sur des bancs de bois, surveillent, un brin fébriles, l’agitation autour des tobogans ; d’autres profitent de cette pause joyeuse et bucolique pour se retrouver entre femmes, laissant les enfants à leurs jeux qui laissent leurs mères à leurs bavardages.

Les dimanches de soleil, les familles d’Istanbul s’y pressent. Pique-nique entre deux massifs de fleurs, sous la frondaison généreuse des platanes. Les corneilles se disputent les miettes sous les marronniers.

L’allée est noire de poussettes, gaie de cris d’enfants et de rires, douce des amours adolescentes.

Combien de temps pour la parcourir ? Quelques minutes sûrement suffisent pour aller d’une porte à l’autre. Mais le lieu ne s’y prête pas et rares sont ceux qui le traversent d’un pas vif et décidé, au plus court. Selon l’humeur.

Quitter le parterre fleuri, monter au premier balcon. Sur la scène marine, la lente et lourde marche des tankers croise la valse régulière et enlevée des vapurs, ballet au rythme triste et réjouissant. Entêtant cliquetis des samovars posés sur chaque table. Symphonie cuivrée entre deux mers.

Eté des impatiens.

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Journées plus courtes, soleil plus bas, cornes de brume de chaque matin : cargos ukrainiens, paquebots des Bahamas, vapurs rutilants pour Kadiköy, cornes d’ambiance. Mystère des gris sur le Bosphore, énigme des formes sur Üsküdar, minarets qui peinent à percer.

Fébrilité du ramadan ; yeux mi-clos du réveil tardif, marche nonchalante ou fébrile. Soupe et fromage de l’aube déjà trop loins, iftar encore un songe, perspective de l’attente, pensées impénétrables.

Premières écharpes, premiers bonnets d’enfants, premiers manteaux bleus nuit, parapluie sans conteste. Marche solitaire, engoncée, incertaine. Hommes entre deux âges, Souliers frais cirés dans lesquels on évite les pierres mal jointurées et les bordures qui glissent de l’humidité du matin.

Feuilles tombées, balayeur besogneux, hérons attardés.

Automne des oeillets.

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Gülhane. Les tulipes sont des bulbes qui attendent des jours plus cléments, des soleils plus affirmés. Les platanes sont nus, silhouettes solides qui fendent le ciel et griffent le vent. Les impatiens, des songes qui soupirent. Les oeillets, des pétales de souvenirs.

 

Pâle soleil qui perce la brume de charbon qui réchauffe la ville.

L’allée pourrait être blanche.

Des chemins plus secrets. La promenade se couvre de ses habits d’errance, se découvre mélancolie, dans le vent qui souffle et s’engouffre, au rythme du petit train de banlieue qui court sous ses murs, déchirant le silence. Vent mauvais exhalant les regrets.

Les jardins de thé sont déserts, les samovars remisés. Air vif et chagrin, caressante bouffée d’ailleurs qui se devinent dans les rires tremblants des mouettes. Obsédants et enivrants embruns.

 

Bourgeons que l’on attend dans une lente impatience. Rêves et tristesses que l’on retient dans leurs cocons. Allée et détours silencieux et solitaires, cachée des regards l’amertume comme une délicate faveur. Doute du bonheur, fruit mortel, doute de l’homme plein d’envie. Saveur subtile entre ville et mer, lancinante fragrance entre mer et ville. Douce et langoureuse somnolence, que l’on voudrait sans fin. Un passage, un murmure, un détroit.

Hiver des pensées.

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Dolasadolasa & Emmanuelle.

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~ par Emmanuelle sur 20 mars 2010.