Sighnaghi, le rêve de Misha.

Que de bien en dit-on !

Dans ce pays souvent chaotique, confus, déchiré, où le clinquant côtoie le vestige soviétique, si ce ne sont  des traces des Romanov, il y aurait un bijou. Un village propre, brillant sous le soleil, avec des géraniums dans des bacs aux coins des rues comme en Autriche, avec des voies de pavés bien joints et ne laissant percer aucune herbe, avec des maisons anciennes restaurées à l’identique, sans lésiner sur les moyens, sans mégoter sur l’enduit, sans hésiter sur le bois massif ; un village presque suisse, et pourtant pas réservé aux oligarques du nouveau régime, pas sillonné par les 4X4 aux vitres miroirs, pas parcouru par des barbouzes au holster bien garni.

Un vrai village.

Les perles se méritent, les beautés se conquièrent ; là tout commence dans une Volga Gaz 24 grise, limousine sans âge : vitesses au volant, vitres teintées, sièges profonds mais un peu râpés en épais velours.  Une opération de maintenance de routine vite menée, un capot soulevé découvrant une culasse grasse et poussiéreuse, une gorgée d’huile,  achetée dans une bouteille d’eau en bord de route et jetée en pâture aux cylindres, et le moteur accepte de s’ébrouer sans faire de manière, comme sous Tchernenko lorsqu’elle véhiculait peut-être un directeur de kolkhoze en tournée hebdomadaire. Elle est entre crème et grise, un gris terne et un peu triste, équipée d’une puissante galerie de tubes, qu’une armoire géorgienne ne saurait impressionner.

Les routes de Kakheti ne sont pas si mauvaises, mais le trafic y est très irrégulier : entre l’antique carriole, à cheval ou à moteur, qui mène le paysan au marché ou aux champs, et le missile sur roues d’origine allemande, il y a en général plusieurs dizaines de kilomètres heures, un souffle que l’on retient et un frisson d’angoisse que l’on réprime.

Sighnari est un village de montagne, au milieu de forêts ; l’atteindre suppose quelques épingles à cheveux et plusieurs côtes bosselée ; la Volga toussote un peu, grogne et racle, mais passe, dans une mélodie folklorique à l’accordéon que restitue un lecteur hésitant de cassettes éraillées.

Le village est bien gardé.

Personne ne sait vraiment ce que représente le colosse qui garde l’entrée du village et annonce les murs de fortifications, brandissant les bras levés et écartés une torche et un glaive, mais la coutume veut qu’on y fasse une brève pause pour jeter un oeil admiratif ou débonnaire sur le village de montagne qui s’offre au regard. Beaucoup de verdure, des toits rouges, des murs blancs, quelques églises orthodoxes.  Encore quelques mètres, un passage entre les vieux murs qui trahissent que le village fut fortifié et défia l’ennemi des siècles durant, et nous y sommes : Sighnaghi.

Le parc au sommet du jardin public, qui couronne le village, reste assez pittoresque : les herbes y sont plutôt folles, les plantes bien nourries, y compris quelques arbres exotiques, s’y ébattent sans trop de contrainte ; à y regarder de plus près, tout de même, il y a ces allées : un peu trop larges, un peu trop droites, un peu trop propres. Et puis ces bancs, ni rouillés, ni même écaillés.

Le centre du village nous jette en Suisse en trois pas.  Pavés parfaits, fontaine amphore de cuivre régulièrement arrosé par un jet d’eau propulsé par une pompe qui n’a jamais connu les soviets, façades colorées, banques avenantes et bâtiments officiels immaculés. Jusqu’à une horloge dans un cadre carré au sommet d’un poteau, dans un  style british plutôt inattendu. Au dessus des rues empiètent des balcons fraichement peints de couleurs pastel et des gouttières sans défauts, fixées et équarries parfaitement.

Et si finalement, on volait assez vite au secours de la Volga, trop décalée dans ce décor de cinéma ? Et puis l’huile qu’elle laisse goutter menace vraiment trop les pavés…

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~ par dolasadolasa sur 23 mars 2010.

Une Réponse to “Sighnaghi, le rêve de Misha.”

  1. […] En la matière, la Géorgie semble se chercher ; peu encline à rénover, ni les bâtiments empire, car l’empire en question est russe, ni les bâtiments orientaux, lesquels ne donnent pas semble-t-il l’image occidentale et orthodoxe si recherchée, ni les bâtiments d’origine soviétique, incorrects au regard de l’américanisation affirmée… Alors reste Sighnaghi. […]

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