Gare à Gori.

Aujourd’hui tout le monde connaît Gori ; la ville a été médiatisée, elle a connu une célébrité d’un été, quand sa proximité avec l’Ossétie lui a valu d’être bombardée, et de servir de point de ralliement en un sinistre début août aux soldats géorgiens qui « montaient vers Tskhinvali« , ville majeure de l’Ossétie, non loin au nord.

A l’époque, Gori était encore méconnue, elle avait juste une figure de proue, mais quelle figure… Entre star et tsar.

Bien sûr, vous savez comment ça se passe. On insiste, on persiste, on répète, on martèle : pas de moyens de transport luxueux… Juste une marshrutka, à la rigueur une Volga, au pire une Zhigouli orange avec les vitres électriques et l’attache caravane, du genre de celles qui bouchonnaient sur la route du lac Balaton… Et puis, ça suffira, ne pas avoir l’air d’un yankee en goguette ni d’un attaché d’ambassade en RTT…

En vain ; jusqu’à la veille au soir, on m’a avoué, les lèvres pincées, une Ford, marque suffisamment populaire pour ne pas, pensa-t-on, éveiller des protestations trop véhémentes. Et là, alors qu’on descend l’avenue encombrée vers le bâtiment très soviétique du Ministère des Travaux publics qui marque la lisière sud de Tbilissi, je suis assis à l’avant d’une Mercedes bleue climatisée, et je joue à manipuler la manette du réglage électrique de mon siège sur la contre-porte. Les icônes trônent sur le tableau de bord.

Et puis tant pis…

On en aura dit des âneries sur cette ville ; il n’y aurait pas d’électricité…..Mais,  Gori compte tout de même soixante dix mille habitants et doit bien être la sixième ou septième ville du pays, à soixante kilomètres de la capitale, et que donc l’absence d’électricité paraît une option pour le moins pessimiste… On trouve autre chose… Toujours autre chose. Autres arguments, autres prétextes, autres épouvantails.

Sur l’autoroute qui s’amorce, les panneaux verts rutilent, neufs et présomptueux. Shokomi !

A Shokomi nous n’irons bien sûr pas ; d’abord parce que c’est loin, bien trop loin ; ensuite et surtout parce que Shokomi c’est en Abkhazie, et que depuis une bonne décennie les Abkhazes se sont proclamés, autoproclamés, indépendants à la face du monde, et surtout à la face des Géorgiens, lesquels ne sont plus responsables de cette région que sur les flatteuses mappemonde officielles. En fait à Shokomi on ne peut venir que par la Russie, on n’accepte plus les Laris géorgiens depuis des lustres, on paie en roubles comme au bon vieux temps, et de toutes façons la frontière sud du pays est totalement fermée, y compris la voie de chemin de fer.

Shokomi est donc une destination hors de portée, de la Géorgie encore plus que de partout ailleurs ; mais, bon, le panneau rutile.

Il doit bien faire cinq degrés ; au mieux. Le hall d’entrée du musée Staline de Gori est plus que glacial, et, si l’électricité fait luire quelques lampadaires judicieusement et parcimonieusement disposés, le chauffage n’est pas à l’ordre du jour.

On ne peut entrer semble-t-il qu’avec un guide ; par principe plus que par réelle volonté d’économie, tentative toutefois d’obtenir de s’élancer seul dans les escaliers de marbre… C’est non… C’est tant mieux ; un guide, effectivement, c’est bien plus drôle quelquefois.

Mais voilà la guide. Ou plutôt les guides.

La guide en chef, la goutte au nez, engoncée dans un incroyable manteau et coiffée d’un épais bonnet de laine s’est faite accompagner pour l’occasion de deux jeunes géorgiennes, sa succession sans doute. La guide est peut-être hors de mode, mais elle a pour elle d’être crédible comme gardienne du temple.

Il y a chez Staline, enfin dans son musée, la même atmosphère un peu gênante que dans le bunker de Hitler à Gierloz : une sorte de respect silencieux et religieux.

Alors la guide parle, et passe de photo en photo, de cadre en cadre, récitant son discours, dans un anglais pas si mauvais, certes.

Cinq premières minutes ; attention polie à ce discours préformaté et prémâché, puis la poudre d’escampette ; un tableau d’avance, puis deux tableaux d’avance. Etonnant comme cette brave dame persiste à suivre les pas du discours et du trajet officiel, débitant face à ces deux disciples dans un anglais dont elle ne comprennent pas un mot des généralités sur Staline ; seule ; dix mètres plus loin, navigation indépendante,  au gré des documents présentés et des légendes en cyrillique.

Les grandes figures de la révolution bolchevique se succèdent ; enfin presque toutes. Saisissant cette occasion de dégeler l’atmosphère si formelle et si rigide, la tentation perfide :  « But… I can’t find Trotsky …… »

Pari gagné : regards de détresse, puis sourire qui rassure, on va pouvoir poursuivre la balade entre les vestiges de l’homme d’acier avec plus de décontraction désormais.

Finalement, hormis le fait qu’il y fait vraiment très froid, ce qui n’est pas sans aller finalement assez bien avec le personnage, ce musée est plutôt conventionnel : des affiches, des cadeaux reçus en hommage au grand homme, des photos… En tous cas c’est que l’on croit jusqu’à la dernière salle…

On ose à peine entrer dans cette alcôve géante maintenue dans un crépuscule permanent ; au centre d’une sorte de vasque géante, une fleur ; avec malice, un œil taquin vers les guides  accompagnatrices dans l’idée que, si ça se trouve, l’une d’elles trouverait pertinent de se signer… Non, elles ne le feront pas.

Sur la place centrale, très vaste de la ville, une statue du petit père ; une des dernières.

Télécharger « Gare à Gori » au format PDF :


Publicités

~ par dolasadolasa sur 26 mars 2010.

Une Réponse to “Gare à Gori.”

  1. […] Pour découvrir le musée Staline d’avant : Gare à Gori […]

Commentaires fermés