Eğirdir, au fil de roses.

lac d'Egirdir

Eğirdir, c’est d’abord un frêle trait tracé sur un lac aux couleurs de jade et de turquoise, un mince fil tendu depuis le flanc d’une montagne chauve vers la rive opposée, une vaine tentative d’un tisserand dont l’écheveau était trop court.

Venant du nord, Eğirdir donne une première impression de pièce mal ourdie, une navette qui va et vient, hésitante, entre catalogue pour lune de miel et campagne de recrutement de la jandarma, comptant à mesure que l’on s’approche l’habituel drapeau turc qui se dessine sur une pente abrupte, dominant une caserne disproportionnée, des plages privées où s’alignent transats et parasols.

Eğirdir ne ressemblerait donc à rien, laborieux enchevêtrement assez peu inspiré ? Déjà que le fil était trop court…

Arrivée au centre du bourg. Le même assemblage d’éléments disparates. La place qui pourrait bien être le coeur battant d’Eğirdir accueille un ensemble architectural couleur d’albâtre rassemblant ce qui ressemble à un han qui abrite je ne sais quoi pour le moment, une mosquée à laquelle s’adosse Atatürk ; autour, des immeubles quelconques, gris avec leur lot de plaques colorées ; plus loin, les ruines de la citadelle.

Eğirdir d’emblée à un petit quelque chose de plaisant, sans doute ces maladresses de goût, amusantes et touchantes.

Poser les affaires dans une chambre d’hôtel vite trouvée, humer l’air des montagnes après tant de poussière, respirer à pleins poumons cette liberté qu’offre l’absence de toute information sur la ville et ses centres d’intérêt. Eğirdir est à inventer, suivant l’envie. Et l’envie de l’instant, c’est marcher, après avoir tant rouler vers cette ville-étape qui n’est absolument pas sur notre route.

Et pour se promener, le fil tiré en travers du lac par l’étourdi tisserand est une trame commode, un fil d’Ariane que l’on suit volontiers.

 

 

roses et lac d'Egirdir

Le pas, rapide par habitude, ralentit au bout de quelques mètres, la marche se fait flânerie entre deux eaux. L’atmosphère invite à la lenteur sur cette langue de terre où rien ne presse ni rien ne se presse.

Sous les platanes des chaises inoccupées jalonnent la digue, entre des massifs de roses trémières aux rouges éclatants. Des barques vides chauffent au soleil mordant.

 

roses et lac d'Egirdir

Plus loin, des maisons blanches et coquettes, mais pas trop fardées néanmoins, se serrent sur le dernier noeud inextricable de ce fil trop court. Yeşilada est un village plongé dans le silence, vide à cette heure où l’on se réfugie dans la fraîcheur des habitations.

Quelques barques, qui attendent ou non qu’on les sollicite pour continuer la rêverie sur le lac. Quelques terrasses, tout aussi dépeuplées, que les serveurs remettent en ordre, sans hâte. Au bout de la presqu’île, l’assoupissement guette, l’esprit s’évapore dans des pensées flottantes.

Eğirdir prend des allures de ville d’eau au charme un peu suranné, un peu désuet.

Une terrasse au bord de l’eau, donnant au nord, à l’abri du soleil. Le cortège d’un mariage trouble un instant la quiétude ambiante.

Reprendre le chemin vers la ville, quelques centaines de mètres, et s’arrêter encore, rien ne presse. Une plage de galets sur Canada.

L’ambiance est familiale : les enfants barbotent, les femmes papotent, les hommes mijotent, un peu plus haut, autour des braséros disposés sur le parking.

Promenade de fin d’après-midi, une barque glisse lentement froissant à peine la surface satinée du lac.

Une petite ville paisible au bord de l’eau, Eğirdir.

 

rose Egirdir

Bien sûr, comme toute ville Eğirdir est animée. Mais curieusement, toute l’agitation semble concentrée sur la petite place qui fait office de rond-point, cette petite place où se trouve la vieille mosquée, le vieux han (qui en fait abrite un petit bazar) et la statue d’Atatürk.

Elle vous saute au visage, un peu étourdissante, l’agitation d’ Eğirdir, brutale et soudaine, comme un diable sort de sa boîte, à peine vous tournez les talons et quittez la promenade qui longe le lac, au moment où s’évanouit le parfum des dernières roses qui piquent de douces couleurs les sombres conifères.

La terrasse du Kebap49 ne désemplit pas, quelle que soit l’heure de la journée, elle semble le lieu de rendez-vous, le repère de la ville, sous le feuillage de ce qui pourrait bien être un arbre à palabre. À peine quelqu’un se lève qu’une autre personne prend sa place, on s’y hèle et se bouscule, se serre chaleureusement la main et s’embrasse amicalement.

L’agitation redouble lorsque déboule le bus en provenance d’Istanbul qui annonce l’arrivée des cousins, cousines, oncles et frères qui passeront l’été ici, avant de repartir vers l’ouest. Sur la petite place adjacente, c’est l’euphorie des sacs qu’on sort des soutes, ce sont des enfants qu’on soulève haut dans les airs en les félicitant d’avoir bien grandi depuis la dernière fois après avoir fait mine de ne pas les reconnaître.

Et puis, direction Kebap49 pour se remettre du voyage, une colation pour atténuer les cernes des voyageurs.

Un concentré de bonne humeur, l’agitation d’ Eğirdir. Sur un minuscule périmètre. Une ville-place comme il y a des villes-rues.

Sitôt sur le trottoir d’en face, les klaxons, les coups de freins, les gestes volubiles s’estompent, comme si la place aimantait le bruit, et l’y emprisonnait. Il y aurait bien la grande place, décorée en rouge en ces temps de festival, mais pour l’heure elle est assoupie.

Egirdir

Immédiatement, à peine les talons tournés le calme, la tranquille torpeur, la silencieuse nonchalance emplit le promeneur qui se dirige à pas lents vers le lac. Le diable est retourné dans sa boîte.

 

Une terrasse au crépuscule face à l’étendue lisse et argentée strillée de filaments brillants. Plus loin, des enfants plongent encore dans l’eau, ombres chinoises dans le couchant ; l’écho de leurs jeux se fond dans le clapotis de l’eau trébuchant sur les galets, des rires comme des arabesques volatiles, juste esquissées, évanouis à peine murmurés.

Entre douceur de vivre et sobre mélancolie, paisible rêverie et tristesse ethérée. Humeurs vagabondes embrassant la forme des nuages, la caresse de la brise qui se lève, ou l’ombre croissante sur les montagnes enveloppantes.

Il n’y a rien de particulier à Eğirdir, un lac, une digue, une grève ; le temps qui file différent et paisible au creux des montagnes, secondes suspendues entre chien et loup.

Eğirdir n’a rien de malhonnête ni de mauvais comme le laisserait entendre son ancien nom, Eğridir.

Elle n’es pas même le travail d’un maladroit tisserand.

Œuvre délicate d’une fileuse inspirée, des roses au bout de sa quenouille.

roses et lac d'Egirdir

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Au fil des saisons : lire Eğirdir en automne.

~ par Emmanuelle sur 29 mars 2010.

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