Eğirdir, au fil d’olives

La petite cité se découvre au détour d’un virage, en contrebas sur la droite dans une vaste boucle en descente qui contourne une caserne des Kommandos de la Jandarma, passage obligé, comme une vigie, pour le voyageur qui vient d’Isparta : GÜÇLÜYÜZ…..CESURUZ….HAZIRIZ…. Gravé en pierres blanches sur la montagne. Le motto des kommandos.
29 octobre, anniversaire de la proclamation de la République ; sur le long ruban de béton aux larges jointures qui mènent de la ville à Yeşilada souffle un vent tumultueux d’automne bretonne, et même les oiseaux sont marins sur le lac d’Eğirdir. La saison de la pêche est terminée, les pinasses blanches hibernent sur le galet.


En ville, sous les vestiges modestes d’un kale trop ancien et trop usé pour qu’on ne puisse cerner son origine clairement, sont de sortie les uniformes et les parasols. Uniformes bleus, des écoliers, garçons et filles, qui paradent, uniformes verts des soldats qui défilent ; parasols carrés et larges des marchands de fruits et légumes, car c’est en outre, ce matin-là, aux rythme des fanfares, le marché.

Yeşilada, c’est le symbole même des limites en Turquie du concept de chambres d’hôtes ; certes, il y en a, des pansiyons, des chambres à louer dans des familles de pêcheurs du lac; elles portent les noms de leur patron et proposent en saison des balades à la rame. Mais comme souvent en Turquie, les appétits ne sont pas à la mesure de la qualité de la prestation offerte, et ce qu’elles offrent n’est pas moins cher qu’un hôtel du centre de la ville, pour un logement de caravaning.

Heureusement au Melody, le principal restaurant de la presqu’île, qui nourrit en terrasse les gradés du voisinage sous une appellation de discothèque, la carpe frite est copieuse et les yaprak dolma sont frais.

Ils sont à l’huile d’olive, bien entendu, et c’est un signe : le marché d’Eğirdir n’est pas vert que des uniformes des lieutenants-chefs de la Kommando des chasseurs alpins, il est aussi vert des fruits qu’on y vend dans des bassines en plastique ou sur des plateaux circulaires et métalliques.

 

 

 

La foule se presse ; bien sûr les jeunes ont été vite libérés de la cérémonie ; ils se sont rués dans les cafés internet de la cité, se sont groupés à plusieurs pour louer à l’heure des ordinateurs. Fi d’internet : leurs jeux de choix sont violents, sanglants et guerriers. Des heures durant ils vont jouer à cache-cache derrière des murs aussi virtuels que poussiéreux et abattre à la mitraillette les avatars de leurs copains de classe, dans un vacarme de clameurs lancées à la cantonade.

Pendant ce temps-là, sur le marché, les mères et les grand-mères sont aux achats ; l’olive est le produit à succès de la région, et il en est proposé de nombreux types, plus ou moins mûres, parfois en bouteilles, pour unité de volume : bouteille d’eau minérale, pour les achats modestes, dames-jeannes pour ravitaillement familial et petits déjeuners de collectivités.

Tout à l’heure, quand chacun aura trouvé ce qu’il cherchait, quand les nouvelles entre voisines auront été échangées, quand les tueurs de jeux électroniques auront épuisé les derniers kuruş, les marchands replieront bâches et tentes, établis et parasols, et au pied du donjon émoussé il ne restera plus d’un terrain vague de gravier sans âme. Le voyageur jettera alors un oeil sur la corniche en croissant de lune où les lampadaires s’allumeront.

La nuit sera sur la ville des olives.

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Au fil des saisons : lire Eğirdir en été.

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~ par dolasadolasa sur 1 avril 2010.