Errances. De ville en ville, de femme en femme.

Longtemps, la littérature turque brillait à l’étranger par l’exceptionnelle qualité, la vitalité éblouissante de ses novélistes. La littérature turque, comme une écriture de la briéveté. Une « marque de fabrique » en sorte. Me reviennent à l’esprit des discussions houleuses, où il se disait que les Turcs ne savaient pas écrire, qu’ils s’épuisaient au bout de quelques pages, et que cette terre orientale n’avait jamais porté le moindre écrivain digne de ce nom. Et pourtant qu’il est difficile l’art de la nouvelle.

C’était en 2006. En octobre de cette année, Ohran Pamuk recevait le Prix Nobel de Littérature…

Depuis, plus personne n’ose contester le talent des écrivains turcs, plus personne n’ose affirmer que leurs stylos manquent d’encre.

Les romanciers remplacent les novélistes dans l’idée que l’on se fait ici de la littérature turque ; Ohran Pamuk, Elif Shafak deviennent ses principaux parangons, bien en vue sur les présentoirs et les rayons des librairies françaises. Quitte à eclipser les autres. Les autres…

 

Il est un auteur, qui prolonge au présent cette tradition de la nouvelle.

Nedim Gürsel, écrivain de l’exil, écrivain de l’errance. Où les temps se croisent et se mêlent, se recomposent. Un peuplier ou un platane, un canal, les bleus d’un ciel, le battement d’ailes d’un pigeon, le regard ou la caresse d’une femme,  un silence,  un miroir, et c’est le présent qui se fond dans le passé. Ou le contraire.

Atmosphères si chargées de souvenirs qu’il est impossible de leur échapper.

D’Istanbul à Paris, de Rome à Barcelone, des bras d’une prostituée à ceux d’une amie anonyme, d’un petit logement  d’étudiant à l’affligeant lit solitaire d’une chambre d’hôtel, des rivages de la Méditerranée à ceux de la mer du nord, un homme plonge dans son passé, parce qu’il ne peut en être autrement,. Mais sans contrainte. La mélancolie est douce, la tristesse sereine, la douleur pudique, la nostalgie paisible, sans pathos, sans drame. Alatürka, serait-ce l’hüzün, attaché au nom de Pamuk, qui l’a entrouvert, découvert, ouvert au monde ?

extrait L'aéroport, Gürsel

Plume parfois érotique, toujours sensuelle d’un homme qui fait l’amour avec les mots sur des feuilles de papier à la lueur d’une lampe, dans la nuit d’une mansarde ou d’un petit studio, parce que les mots n’aiment pas la lumière du jour.

Vingt-et-une nouvelles rassemblées dans ce recueil, vingt-et-un textes brefs, si courts que la première phrase devient un enjeu, angoissant, revêt une importance capitale de l’aveu de l’auteur. Le lecteur trouvera que la dernière a une saveur particulière, aussi fondamentale si ce n’est plus que l’incipit.

Vingt-et-un textes, de ville en ville, de femme en femme,  où chaque rue ramène à Istanbul, chaque arbre à l’Anatolie, chaque visage féminin à ce châtaigner de Beyazit. Parce que jamais rien n’est aussi proche, aussi profondément ancré en soi que ce qui est loin et nous échappe.

 

 

Nedim GÜRSEL, Le dernier tramway, Nouvelles de l’exil et de l’amour, préface de Charles Juliet, traduction d’Anne-Marie Toscan du Plantier et Timur Muhidine, 1988, (1991 pour l’édition française).

Le dernier tramway, Gürsel

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~ par Emmanuelle sur 4 avril 2010.

2 Réponses to “Errances. De ville en ville, de femme en femme.”

  1. […] 7 (↑) N. GÜRSEL, Le dernier tramway, Nouvelles de l’exil et de l’amour, Paris, Seuil, 1991. […]

  2. […] de réécrire presque mot pour mot “Istanbul Agapi Mou”, l’une des nouvelles du Dernier Tramway, juste pour le plaisir de retrouver sa plume. Mais non, cela aura duré deux pages, et Gürsel ne […]

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