Yavaş yavaş

Au début, que de l’habituel, que de l’anodin. Une annonce de limitation de vitesse à 40, peut-être à 30, si ça se trouve, à 20 ; mais qui s’en soucie ? Ces panneaux cerclés de rouge parsèment les bas côtés anatoliens, paraissant même parfois oubliés, comme en atteste un début d’oxydation et un aspect ternis. Il ne s’agirait d’ailleurs pas, dans un zèle d’européen trop bien dressé, d’avoir la folie de s’aviser d’en tenir compte, de les prendre au pied de la lettre et du chiffre : personne ne s’attend sérieusement à ce que cette limitation soit observée, et ce serait fort dangereux d’obtempérer, de surprendre par exemple l’autobus blanc de Doğu Turizm, lequel a des engagements et des contraintes horaires qui surpassent votre légalisme, assurément. Et aussi une corne de route à faire s’écarter fissa un troupeau de moutons à Tuzluca.   Et ça, c’est un argument !

Bien sûr il y avait tout à l’heure, au moment de passer la crête et de surplomber le plateau ce nuage bizarre de poussière, se levant paresseusement au vent et s’invitant dans la vallée qui fuit vers l’Est.

Yavaş ; voire Yavaş Yavaş. Bien visible, bien en rouge. Les choses se précisent. Rien ne garantit encore que tout cela ne soit du bluff, mais cette invitation à ralentir est tout de même explicite – et sonne plaisamment d’ailleurs aux oreilles francophones.

Les routes turques ne sont pas plus fragiles que les autres, mais le gel de l’hiver et le passage des camions iraniens – entre autres – met à rude épreuve la route d’Erzurum à Ağri, et les bulldozers géants et jaunes – d’ailleurs, pourquoi les bulldozers sont-ils jaunes ? – saignent sans vergogne les flancs de la vallée de la Murat Nehri, celle-là même qui ira bientôt nourrir l’Euphrate. Car le nuage de poussière était porteur d’un message qui n’aurait pas dû échapper : de redoutables travaux routiers.

Tout à coup, le ruban de bitume s’efface, et laisse la place à une alternance de route caillouteuse parsemée de trous, de zones marquées par les chenilles des lourds engins de chantier et donc similaires à de la tôle ondulée, de chaussées sableuses et gravillonneuses plus ou moins damées ; on sait déjà qu’on ne sortira probablement du nuage qu’après l’ultime et assez redoutable épreuve du bitume chaud et mou, du type de celui qui précède les plumes dans les honneurs réservés aux traîtres dans Lucky Luke.

 

Le conducteur peu habitué à la situation tend à commettre une erreur : l’excès de prévention. Car si l’excès de confiance, la vitesse excessive, la prétention outrancière à poursuivre le petit gars d’Iğdır qui a lancé son break Dacia rouge à vive allure, allumé les feux de croisement, et qui s’accroche à la bakélite pour encaisser les chocs, peut coûter cher, surtout avec une voiture de location, rien n’est plus inconfortable en la circonstance que de subir l’épreuve, hésitant, sur la défensive, obsédé par les trous et bosses qui se présentent et par les lumières qui s’invitent dans les rétroviseurs.

Fluctat nec mergitur, donc.

Toute marque conventionnelle de la route est désormais effacée et oubliée : un large ruban, de consistance inégale, sur lequel naviguent véhicules particuliers, poids-lourds, autobus et toutes sortes de véhicules de chantier, plus ou moins signalés, et aux manœuvres plus ou moins prévisibles ; blancheur de la route, blancheur opaque et mouvante des nuages de poussières, semblable aux pires moments  aux brumes matinales et automnales en France, la fraîcheur et la rosée en moins, bien sûr, car c’est à l’été que ces travaux se font.

Le pied pas trop léger, donc, l’œil sur la texture des voies pour privilégier autant que possible ce qui est assez ferme et stable, les vitres fermées, la climatisation enclenchée. L’Adım Adım repose au-dessus du tableau de bord, nulle escapade ne viendra se greffer au parcours quand il se fait épreuve.
Ce soir, avant l’étape, à l’occasion du plein de carburant, le petit gars de la station s’activera pendant la pause thé des voyageurs ; avec force jet d’eau et balais brosses, il tentera de faire disparaître de la carrosserie les outrages des rudesses  du jour.1

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1Et si la carrosserie en redemande, conduisez-la donc à l’Oto Yıkama.

 

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~ par dolasadolasa sur 7 avril 2010.