Acier du Bosphore.

Ce n’est certainement au contact de l’acier que le Bosphore est habituellement présenté.

L’ordinaire en la matière se décline en façades de bois ouvragées de bâtisses raffinées, un peu désuètes, en peintures pastel qui s’écaillent,  en pieux humides et noircis sur lesquels ont été échafaudés des pontons en planches. Si Dolmabahçe ou Beylerbeyi symbolisent mondialement le Bosphore, ils sont l’image d’un Bosphore de dentelles de marbre, de fragiles et savants arrangements, de fines colonnades, de précieuses subtilités baroques, rococos. De tapis et de loukoums, de tentures et de lustres en verrerie.

Sur ce Bosphore de souvenirs voguent de longs canots à rames, effilés et garnis sur le pont supérieur arrière d’une loge dorée, d’une sorte de baldaquin pour sultans en discrète escapade ou pour valide sultane en mission de surveillance.

Mais la corne de brume rompt ce songe d’orient trop suave. Aujourd’hui le Bosphore est d’acier.

Le premier contact avec le Bosphore, c’est la barre chromée du portique de style parisien que le genou pousse dès que le bip aigu confirme le paiement, c’est le sol  peint en vert froid du vapur, c’est l’escalier du même métal qui mène à l’étage, places convoitées aux beaux jours et qui valent quelques coups de coude, c’est la rambarde blanche infiniment écaillée et infiniment repeinte.

Quand le moteur s’ébroue, que la manoeuvre s’effectue et que le cap se prend, c’est bien dans un univers d’acier que l’on évolue.

Fascinantes ; les traversées qui longent le port de container de Harem sont fascinantes. Les sirènes des grues à portique, les alignements de poids-lourds en attentes, les navires, surtout les navires. Si carrés, rudes au contact même visuel, immenses aussi. A l’occasion, un ferry transporte des wagons de chemin de fer, des tombereaux, leur permettant de poursuivre en Asie, ou en Europe, un voyage qu’on devine interminable.

Rapide, le vapur se glisse souvent dans un convoi, frôle la coque d’un géant. Les goélands dansent autour du nuage de vapeur et  de fumée qui se dissipe difficilement, les caractères chinois ou arabes, les mentions de ports exotiques et méconnus se détachent sur le beige crémeux ou sur le noir coulant de trace de rouille.

Impressionnant que de couper la route des porte-containers ; eux ne sont jamais en mauvais états. Ils portent toujours clairement et visiblement mention de la grande compagnie pour laquelle ils sillonnent le monde, tels d’incroyables immeubles, patchworks de couleurs : bleu ciel, un peu délavé, et portant souvent prénoms germaniques :  Maersk ; bleu sombre : CMA CGM ; vert : CSCL ; noir : MSC ; gris, aux noms de villes d’Asie : COSCO, ou K-Line ;  On apprend vite les quelques grands armements de ces monstres. On les reconnait de loin, on se familiarise à leur profil, même dans la brume, même sous la pluie.

Longs et bas, aux allures de péniche vieillotes, sont les cargos qui poursuivent sur les fleuves d’Ukraine et de Russie, calibrés pour passer sous les ponts et donc remonter très haut, très loin de la mer Noire, sur le Dniepr, sur le Don.

Tout à l’heure le vapur s’approchera des quais de Tophane, et va côtoyer les navires ukrainiens comme les paquebots de luxe ;  là l’acier sera plus brillant, et le verre reflétera. Cliquant des verrières, éclat des cheminées colorées, dessins parfois clownesque sur les flancs… Gênes ou Nassau.

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~ par dolasadolasa sur 10 avril 2010.