Les bons plans d’Apo

Apo n’est pas un prénom, c’est le diminutif d’Abdullah : les Turcs adorent donner des surnoms aux gens, ils vont même souvent jusqu’à vous rebaptiser dès lors qu’ils vous ont adopté. Cet Apo là est l’un de mes amis, discret et plutôt timide, un pur produit de Cappadoce qui connaît son pays comme personne : grâce à lui, j’ai découvert des endroits parmi les plus insolites, les bars où se produisent les meilleurs musiciens, les restaurants les plus inattendus.

Apo adore faire des surprises, alors lorsqu’il me dit « demain, je passe te prendre à 8 heures », je ne pose pas de question, je sais qu’il ne me dira rien de plus et que cela sera forcément pour quelque chose de bien… Je suis prête à l’heure !

Ce jour là, nous quittons Ürgüp par l’ancienne route de Kayseri, celle qui passe par les crêtes et qui n’est quasiment plus fréquentée que par les gens des alentours, depuis que la voie rapide a été aménagée entre les préfectures régionales de Kayseri et Nevşehir. Nous traversons quelques ravissants villages que je connais bien, totalement négligés des touristes mais qui recèlent pourtant tous de véritables trésors.

Puis, nous bifurquons vers Yeşilhisar, laissant l’Erciyes, le plus haut volcan de Cappadoce, nous dominer du haut de ses 3917 mètres et nous accompagner un bon moment sur notre gauche. Quelques kilomètres plus loin, nous abandonnons la grande route qui mène à Niğde pour prendre une voie secondaire en direction de Yahyalı.

En chemin, nous frôlons le parc national de Sultan Sazlığı (le Marais du Sultan) et son lac, une magnifique réserve ornithologique dans laquelle bien des chercheurs viennent étudier les oiseaux aquatiques : plus de 250 espèces trouvent un refuge idéal dans cette immense zone marécageuse et sauvage couronnée par l’Erciyes. Pour les admirer, il vaut mieux s’y rendre avant la sécheresse de l’été, dormir sur place et partir à l’aurore en barque, à travers les roseaux… Le lever du soleil offre alors un moment magique et de pur bonheur !

Dans le secteur, les collines sont parsemées de cônes blancs, des tentes de nomades posées à proximité de ruisseaux. La voiture pile, se gare au bord de la route et nous voilà partis à travers champs pour rejoindre l’un des campements. Il n’y a là que les femmes et les jeunes enfants, les aînés et les hommes se trouvant plus haut, à surveiller les troupeaux. Des poules caquètent tout autour, volailles précieuses et indispensables aux nomades pour leur viande comme pour leurs œufs, mais surtout, pour traquer serpents et insectes. Un dispositif de sécurité des plus simples et des plus efficaces : aucun reptile ne pourra se faufiler dans une tente !

Comme ma présence est autant une attraction pour ces femmes qu’elles sont une rencontre originale pour moi, j’ai droit à une visite guidée des tentes qui offrent un certain confort : le sol est entièrement recouvert de tapis, le salon est composé de coussins fermes et rectangulaires qui soulignent le pourtour d’une grande partie de la tente circulaire, les nattes qui servent de matelas la nuit sont soigneusement pliées et empilées sur un imposant coffre faisant office d’armoire pour stocker les quelques vêtements des habitants. Un petit espace cuisine est organisé autour d’une gazinière et de sa bombonne mais la plupart des plats sont confectionnés à l’extérieur, où un foyer est aménagé avec de grosses pierres.

Histoire de nous retenir un peu plus pour faire la conversation, ces hôtesses inattendues vont nous offrir le thé et nous proposer un merveilleux yaourt de brebis qu’elles fabriquent sur place. C’est ainsi qu’elles me raconteront leur vie saisonnière car ce groupe n’est en fait que semi-nomade et pratique l’estivage, alpage d’été. En Turquie, l’estivage a une grande importance pour l’économie bovine : rien de tel que ces pâturages de haute altitude, garantie de la meilleure viande et du lait le plus riche !

Vers avril – mai, les familles accompagnent les troupeaux dans les montagnes pour ne regagner leur village et leur maison que fin août – début septembre. Les enfants scolarisés, qui restent en internat ou sont gardés par les anciens avant de rejoindre leurs parents pour les vacances, échappent partiellement à ce rythme de vie dans lequel les animaux comme les humains passent l’hiver à l’abri avant de repartir à la saison suivante, retrouver la vie au grand air.

Après bien des « au revoir », nous reprenons la route jusqu’à Yahyalı, bourgade provinciale réputée pour sa production de pommes et de cerises, mais au nom surtout très connu par les amateurs de tapis et kilims anatoliens : l’une des grandes origines de Turquie ! Même pour des néophytes, les tapis de la région de Yahyalı sont très reconnaissables par leurs coloris à dominante sombre : bleu foncé, rouge profond, terre de sienne, brun, parfois un peu de vert et quelques touches de blanc ou d’écru.

Une fois la ville passée, nous nous engageons sur une étroite route de montagne et les paysages changent radicalement, les pentes douces des anciens volcans sont remplacées par des pics acérés et des massifs impressionnants : nous pénétrons dans les Ala Dağlar qui constituent la plus haute chaîne du Taurus central. Autour de nous, des sommets de 2000 à 3700 mètres baignant dans une lumière bleutée, des points de vue grandioses, des à-pics vertigineux. La beauté des lieux mérite bien les quelques frissons imposés par les lacets du trajet et l’absence de bordure de protection pour séparer la voie du précipice !

Au bout de ce somptueux périple, nous dépassons quelques maisonnettes sur notre gauche, qui semblent constituer l’entrée d’un village, et nous nous arrêtons où la route se termine, quelques centaines de mètres plus loin. Dès que nous sortons de voiture, un vacarme assourdissant : la montagne crache en plusieurs endroits, de gigantesques gerbes d’écume immaculée… Nous sommes aux cascades de Karpuzbaşı qui figurent parmi les plus belles chutes d’eau de Turquie.

C’est à la fois éblouissant et très surprenant ! Malgré la saison avancée, le débit est encore incroyable en cette fin d’été et je reste là, médusée, à admirer cet étonnant spectacle naturel. Sept sources différentes se succèdent et se jettent dans le vide pour former un torrent, 30 à 70 mètres plus bas. Au pied de la plus imposante chute, une petite construction se fond dans le décor, un minuscule moulin qu’un enfant va nous montrer dans le détail.

Après un grand moment de contemplation, nous redescendons vers le village en longeant les cascades et leur torrent. Il s’agit plutôt d’un hameau où ne vivent toute l’année que quelques vieillards, dont les habitations en pierre du pays, parfaitement intégrées au paysage, se trouvent de l’autre côté de l’unique chemin caillouteux qui devait les séparer de l’eau.

Les jeunes, à la recherche de conditions de vie moins rudes, sont partis travailler à la ville et ne reviennent que pour les congés. C’est là que débutent les problèmes : des constructions anarchiques, toutes fermées, allant de la cabane ou du chalet rudimentaire jusqu’à des maisons plus élégantes, commencent à se tasser au bord du cours d’eau, voire au dessus de celui-ci. Ce sont les résidences secondaires de ceux qui ont quitté la montagne ou de familles d’Adana en quête de fraîcheur estivale.

Devant ces bâtisses, je ne peux m’empêcher de penser au petit désastre écologique qui se produit ici : elles ont déjà entamé le décor sublime et visiblement, ne comportent aucun dispositif de traitement des eaux usées qui descendent directement dans le torrent ! Des détritus de plastique çà et là sur le sol. De nombreux chats affamés errent tout autour et viennent quémander un peu de nourriture : les vieux paysans nous diront qu’ils sont apportés par les estivants puis abandonnés sur place au moment du retour… Si la Turquie évolue très vite, les mentalités ont parfois un peu de mal à suivre et cela prendra encore du temps pour sensibiliser toute la population au respect de son merveilleux environnement.

A la suite de ce triste constat, nous descendons vers une maison qui semble constituer le seul lieu d’hébergement de l’endroit : un genre de pension, fermée à cette époque qui n’est plus de haute saison. Apo connaît les propriétaires qui vont nous accueillir aimablement et nous préparer sur le grill une superbe truite pêchée sportivement au filet devant nous, dans un bassin installé au milieu de la cour. Le poisson sera accompagné de quelques légumes, grillés également. Pour dessert, du yaourt au miel : du vrai yaourt et du vrai miel, un vrai régal !

Le déjeuner se fera sur des terrasses de bois qui surplombent le torrent, rejoint à cet endroit par un ru plus modeste. Nous avons l’impression d’être accrochés dans les arbres et nous trainons là, à papoter et à admirer le paysage, un de ces moments rares dont Apo a le secret ! Mais combien de temps encore, avant que la magie des lieux ne soit plus gravement et irrémédiablement endom-magée ? D’autant que depuis peu, les cascades sont inscrites dans certains guides et quelques agences spécialisées proposent en saison une escale à Karpuzbaşı pour des randonneurs à pied ou à cheval… L’exploitation commerciale du site risque de venir s’ajouter au reste !

Bien après notre festin champêtre, nous quittons l’endroit et reprenons la route, pas pour longtemps ! A peine quelques kilomètres plus loin, au milieu de nulle part, nouvel arrêt à la sortie d’un virage. Nous nous trouvons en face d’une petite gargote, perdue en pleine montagne et donnant sur la vallée creusée par le torrent de Karpuzbaşı. Elle est tellement insignifiante que je l’avais à peine remarquée à l’aller… Et pourtant, il y a là un personnage pour le moins original !

Frappé en plein cœur par une belle étrangère passée par là bien des années auparavant, le brave commerçant, romantique et éploré, consacre sa vie à l’adoration et à la recherche de la belle. Le nom de celle-ci est écrit partout, sur les murs comme sur le saz que notre hôte va utiliser pour nous jouer les complaintes écrites en l’honneur de cet amour perdu, alors qu’indifférents à sa douleur, nous sirotons thé ou café sous la tonnelle. Nous ne pourrons finalement fuir que contre la promesse de faire le maximum pour aider à retrouver l’élue !

Le chemin du retour sera le même jusqu’à Yeşilhisar où nous nous arrêterons quelques minutes, chez un des rares artisans de la région qui fabrique encore les petits chaussons de cuir noir utilisés dans les mosquées ou que les paysans portent chez eux l’hiver. Des cadeaux utiles, originaux et quasiment inusables ! Puis, nous empruntons la route de « l’intérieur » de la Cappadoce, en passant cette fois par Güzelöz, Şahinefendi, Taşkinpaşa, Cemil. Entre ce dernier village et Mustafapaşa, nous dînons dans un endroit introuvable pour des non initiés, à nouveau une terrasse pleine de charme, perchée dans la verdure au bord d’un ruisseau.

C’est avec le sentiment d’une journée bien remplie que nous regagnons Ürgüp où nous passerons encore un bon moment à deviser avec les amis autour d’un thé : c’est qu’il faut toujours raconter ce que l’on a fait pour satisfaire la curiosité insatiable des Turcs ! Et ce n’est que bien plus tard que j’irai dormir, en me demandant déjà avec un intérêt teinté d’impatience, ce que sera le prochain bon plan d’Apo…

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~ par hazize sur 13 avril 2010.