38,2 en Commagène.

 

vallée de l'Euphrate

Un dimanche matin en Commagène (en guise de préambule).

Un site incontournable dans l’Anatolie du sud-est lirait-on ici ou là. Est-il même nécessaire de le présenter ? Les esprits taquins ne manqueront pas de dire que le Nemrut Dağı est un volcan qui domine le lac de Van, alors qu’il s’agit sans malice et sans originalité DU Nemrut Dağı, celui d’Adıyaman, « celui des têtes », si on veut, l’incontournable, simplement.(1)

Mais ce n’est pas si vrai que ça. D’abord parce qu’il se contourne et qu’on a vite fait de tourner autour; ensuite parce que pour s’y rendre, il faut le faire exprès, il n’est pas comme ça à côté de la route. Le Nemrut Dağı n’est donc pas un incontournable, il est un détour.

Mais soit, il appartient bien au panthéon de l’office de tourisme turc.

Il serait sans doute plus original de ne pas aller au Nemrut Dağı, ou au moins de tenter l’expédition en trottinette. Mais je voulais voir la tête d’Antiochos Ier Epiphane (car, oui, le Nemrut Dağı est en haut-lieu – 2150 m d’altitude – le hiérothésion d’un petit roi qui a hissé le petit et éphémère royaume de Commagène au presque sommet de l’histoire anatolienne). Parce qu’approcher une splendeur déchue est souvent émouvant, parce que surtout caresser le rêve d’un homme est toujours touchant.

Et c’est bien pour cela que nous sommes à Kahta la poussiéreuse : pour aller au Nemrut Dağı, comme tout le monde.

Et alors ? C’est grave docteur, interrogerait l’autre ?

À propos de docteur… C’est peut-être là la clef d’un autre regard sur le Nemrut Dağı. Non pas qu’un médecin m’eût conseillé d’y aller en trottinette – il eût pu, certes -, mais ce jour-là, il a préféré me conseiller, avec moult gellules et cachets l’achat d’un thermomètre.

Un thermomètre, donc, acheté dans une eczane de Kahta un samedi matin (où l’on découvre qu’avoir un téléphone portable peut-être utile, de même qu’un médecin qui prend ses congés hors-saison), thermomètre qui affiche 38,2°C, ce dimanche matin.

38,2°, tout va bien, c’est le thermomètre qui le dit. Sauf que la veille au soir, il indiquait 38,2°, qu’au cours de la nuit, il affichait encore 38,2°, qu’au petit matin, il persistait à 38,2°, et qu’en fait, c’est toujours 38,2° qu’il soit exposé en plein soleil ou plongé dans un verre d’eau glacée. Sans doute un nostalgique de Béatrice Dalle, qui affiche autant que possible son souhait de découvrir un 38,2° l’après-midi. Très turc, ce thermomètre, osé-je.

 

 

 

Aux derniers soupirs de la nuit, à cette heure où, un hémisphère dans les rêves, l’autre dans le réel, on imagine que tout est possible, jusqu’aux pensées les plus folles, à cette heure où  plus prosaïquement, si l’esprit parvient à se dégager de cette douce torpeur dans laquelle on resterait volontiers corps et âme, on ose murmurer qu’il fait un peu frais, (les quelques gouttes tombées hier soir ?)…. À l’heure donc où les étoiles s’impatientent en songeant à d’autres rêveurs qui les attendent, l’agitation d’un groupe d’une dizaine d’américains ensommeillés, arrivés tardivement la veille de Cappadoce, le ronronnement d’un minibus ; eux seront là-haut aux premiers rayons, quelques minutes seulement, ce soir ils seront à Urfa, non sans être allés d’abord à Harran.

Oui, parce que tous les guides et toutes les brochures le disent : il faut – si, si, « il faut  » – faire – si, si, « faire » – le Nemrut  au lever ou au coucher du soleil, pour profiter – si, si, … – des jeux de lumière sur les têtes – de qui, d’ailleurs, les têtes ? -.

Ils sont drôles quand même. Rouler de nuit pour être sur les plateformes aux premières lueurs de l’aube ne nous dit rien, mais rien du tout, surtout sur une route que nous ne connaissons pas, surtout sur une route de montagne, alors une route de montagne que nous ne connaissons pas…. Tant pis, le panorama sera sans doute sans relief, écrasé par le soleil méridien qui chauffera le tumulus, à 38,2°, mais la route se fera de jour. Et puis d’ailleurs, nous ne sommes pas encore vraiment décidés, il serait tellement plus original, et assurément plus raisonnable de ne pas y aller et de partir directement vers le lac de Van, vers la fraîcheur. Vers le Nemrut Dağı, « l’autre ».

route Commagène

Un dimanche après-midi en Commagène (tours et détours fébriles et paresseux sur les routes du royaume).

Quelques heures plus tard, c’est à nous pourtant de nous élancer à travers la Commagène, parce que finalement il n’y a pas de raison d’être raisonnables, et que ce serait prétentieux de se croire originaux. Et puis, pour tout dire, ces tergiversations n’avaient que valeur de plaisanterie. Et si au spectacle qu’Antiochos nous livre sur la scène de son petit royaume s’ajoute celui de la salle qui applaudit à tout vent, c’est un plaisir double qui peut s’apprécier.

 

 

 

Karakuş TümülüsIl fait déjà très chaud lorsque se dessinent sur le ciel blanchi les colonnes du Karakuş Tümülüs, où reposent les reines de Commagène, gardées par un aigle arrogant et défiant posé sur son piédestal. Le lieu est désert, et la voiture pourtant silencieuse semble avoir tiré de leur torpeur les vendeurs de thé et bibelots sur le parking. Ils y replongent rapidement, passée leur surprise. Quelle idée de parcourir les routes à cette heure et sous un soleil de plomb !

Difficile d’imaginer la prospérité de l’antique Commagène devant ce tableau impressionniste aux tons ocres qui se dessine au fil des kilomètres ; la terre de l’antique royaume était fertile, ses collines boisées, les plaines arrosées par l’Euphrate et ses affluents produisaient le blé nécessaire. Là, l’environnement n’est que lande sèche et jaunie, immobile sous le soleil de juillet. Aujourd’hui, de ce tumulus, on aperçoit au loin les derniers bleus du lac de retenue du barrage Atatürk. L’Euphrate est contrôlé, structuré, organisé. Ici, les plateaux et monts arides abandonnés aux maigres troupeaux de chèvres, plus au sud, les verts champs de coton qui font la richesse de l’Anatolie du sud-est.

 

Non loin de cette nécropole, un second détour mène au Cendere Köprüsü, le pont romain qui se confondrait presque avec les parois rocheuses des gorges qu’il devance, ou clôture. On le manquerait presque s’il n’y avait là une concentration inhabituelle de voitures et de minibus à l’arrêt.

Je les compte rapidement, et c’est rédibithoire. On s’habitue très vite au luxe d’être seuls sur un site, en fait. Nous n’irons pas au bout de ce détour, qui aurait mené au pont romain.

Et d’ici, on le voit bien, ce vieux pont qui enjambe le Cendere ; ceux qui sont en train de l’arpenter au pas de course ne le voient pas, eux. Bien sûr, ils peuvent déchiffrer les inscriptions sur les trois colonnes restées debout, et peuvent avoir ce contact physique et charnel avec ces antiques et vénérables pierres qui surplombent la rivière depuis 1800 ans.

Cendere Köprüsü

Il paraît même qu’on peu se baigner à proximité. J’ignore complètement où cela est possible, peut-être dans les gorges qui se dressent derrière le pont ? Parce que dans ce replat, rien n’invite à un pique-nique au bord de l’eau ni à un quelconque barbotage rafraîchissant : le lac de barrage s’y épuise et s’évapore en ce qui ressemble à des marécages malsains, des eaux stagnantes recouvertes d’une pellicule glauque tantôt opaque tantôt luisante, rien de vraiment très engageant.

Sur le pont, ils ne voient pas… le pont, ils ont vue sur le plat et morne pont moderne plutôt que sur l’arche, sur la route plutôt que sur les gorges.

Sur le pont qui les supporte, eux doivent supporter les 38,2° et lutter contre la liquéfaction qui les menace (tiendrais-je l’explication de cette surface fanée d’eaux croupies ?), alors qu’il fait si bon dans cet habitacle climatisé.

On inventerait n’importe quoi pour justifier une paresse qui n’a pas à se justifier. Soyons paresseux, que diable ! C’est bien la paresse, surtout sous le soleil de Commagène.

 

Eski KahtaLa route s’éloigne du lac et quitte la vallée pour serpenter dans les collines à l’est, vers Eski Kahta, la « vieille Kahta » qui a plus d’un nom dans son sac.

Elle n’est pas à proprement parler un vestige du royaume d’Antiochos. Son autre nom, Yeni Kale ne devrait pas tromper le visiteur, Eski Kahta ou encore Kocahisar est une citadelle « neuve », une forteresse mamelouk du XIII° siècle, qui a fière allure, dressée sur son éperon rocheux. Cependant, elle est gratifiée du titre de petit détour intéressant sur le détour menant à l’ancienne capitale de Commagène.

Rendus là, il y a le choix entre faire demi-tour pour retrouver les traces de Mithridate – le père d’Antiochos – ou se lancer à l’assaut de la citadelle. Il fait bien chaud, et les taches vertes qui apparaissaient à mesure que la route grimpait ne sont qu’illusion de végétation et de fraîcheur. Le chemin paraît raide et vertigineux jusqu’aux portes du kale, sans l’ombre d’une ombre.

On la voit bien, d’ici, la citadelle , d’ici c’est-à-dire d’en-bas, à travers les vitres de la Clio climatisée. De là-haut…

Ce n’est pas écrit en toutes lettres, mais je devine entre les lignes un :

« Des remparts de Yeni Kale, un panorama écrasé par le soleil chauffant le plateau anatolien à 38,2° récompensera les piteux efforts des paresseux qui ne se seront pas levés avant l’aube, et des impatients qui n’auront pas su attendre jusqu’au crépuscule. À défaut de l’extraordinaire spectacle de l’astre diurne jonglant avec sa palette illuminant de teintes chaudes ces paysages spectaculaires, les paresseux se consoleront en pensant aux calories qu’ils auront brûlées, aux muscles qu’ils auront sollicités, aux toxines qu’ils auront suées, à l’air non climatisé qu’ils auront respiré. »

Vexants filigranes ! Exprès, on ne montera pas.

Quelle mauvaise foi quand même !

Que disais-je, à propos de paresse ? C’est bien, n’est-ce pas, surtout sous le soleil de Commagène….

Finalement, ça doit ressembler à ça, une excusrion organisée : pas trop envie de quitter l’espace climatisé, pas trop envie de fournir un effort, alors on roule, on regarde, on s’éloigne.

J’imagine oui, que bien au frais, ivre de fatigue, lobotomisé par le ronronnement du moteur devenu un peu trop familier d’un  véhicule dont, en guise d’estocade, on aurait confié le volant  à un autre que soi (en même temps l’Adım Adım et l’entière responsabilité acquiéssée de préférer la ligne droite aux méandres et détours de l’envie, de la vie) tout désir se transforme en velléité, le goût s’estompe, le regard se voile au fil des heures et se profilent par-dessus la tête du passager occupant le siège juste devant l’ennui, la lassitude, un « qu’est-ce que je fiche là ? » ou « qu’est-ce qu’il nous veut encore celui-là ? ». Ça doit vraiment être un supplice.

Demi-tour donc.

route Commagène

Trève de plaisanterie, et trève de paresse qui supporterait jusqu’à être qualifiée de fainéantise, voire de goujaterie. La journée (l’après-midi serait plus juste) était tout entière dévolue à Antiochos Ier Epiphane, ce petit roi héritier d’un minuscule royaume coincé entre la puissance du moment, l’empire parthe, et la puissance montante du même moment, l’ambitieuse Rome.

Un petit roi, qui au milieu de ces appétits féroces, avait un rêve qui devait sembler ridicule et anachronique dans le reflet qu’il donnait à lire sur les glaives de toutes ces ambitions démesurées. Un rêve, une chimère qu’il poursuivait, portée par Bucéphale. Antiochos, roitelet sans gloire, et porté à la postérité par un simple hasard, récent, a construit sur ses terres les derniers soubresauts du rêve d’Alexandre, la fusion des cultures grecque et perse, syncrétisme religieux et artistique, chant du cygne (que les puristes me pardonnent cette grossière entorse à l’épistémologie de l’histoire) du monde hellénistique. D’ailleurs, ne se prétendait-il pas descendant à la fois d’Alexandre et de Darius ?

On peut donc snober les sépultures des reines de Commagène, dédaigner le pont romain, ignorer la citadelle mamelouk, la route qui défile maintenant mène à Arsameia, la capitale de Commagène, fondée par Mithridate Ier Kallinikos qui, lui, a dédaigné Samosate la séleucide. Et pour faire simple, dans l’atlas cette éphémère capitale porte le nom de Eski kale, « la vieille citadelle », pour la différencier de sa voisine plus jeune de 1400 ans, Yeni Kale.

vers Arsameia

Sur cette route légèrement ombragée, bordée par des chardons en fleur, le rêve d’un homme doucement se dessine, à travers le voile de chaleur qui couvre les eaux du Cendere, de l’Euphrate et du lac que dominent des falaises ternes, des étendues sans tons. Peut-être la paresse, celle qui fait parcourir la Commagène aux heures ingrates, permet-elle de rester concentré sur un essentiel que la splendeur des paysages animés par la lumière changeante relèguerait au rang d’accessoire : l’humanité vibrante d’un rêve d’homme.

Héraklès, Arsameia

Arsameia, cité éphémère, se découvre au bout d’un sentier caillouteux, ombragé les premiers mètres puis en plein soleil. La première bonne surprise fut de voir qu’aucun véhicule n’était stationné devant la petite guitoune qui vend têtes réduites et lions de plâtre, tapis et bijoux de pacotille. Le chemin se parcourt lentement, sous l’effet à la fois de la chaleur et de cette légère appréhension qui accompagne l’approche d’un lieu qui fut tour à tour imaginé, rêvé, attendu.

Au bout du chemin, taillé dans la roche, un escalier mène à un temple, mais si celui-ci reste innaccessible, ou difficilement accessible, en raison des marches usées et glissantes, et de la pénombre qui devient vite obscurité complète, l’endroit est… frais. L’entrée de cette grotte est encadrée par un long texte en grec gravé dans la roche, mais surtout, juste à côté, se trouve Mithridate. Sur la stèle qui jouxte le temple, le père de celui qui fréquentait les dieux, dignement représenté en souverain hellénistique ne fait rien moins que d’accueillir Héraclès. Une histoire de famille.

Au-dessus se trouvent les vestiges des fondations de la ville, mais il y a comme un conflit avec la paresse du jour.

Retour donc à la voiture, par le même sentier.

Il ne faut âs être sorti de Saint Cyr pour savoir que 38,2° du thermomètre (d) + 38,2°(θ) sous le soleil de Commagène = 76,4°, une fournaise. Si on ajoute le choc thermique entre la voiture climatisée à disons 25°( n sin2θ) et l’ombre donnée par l’arbre sous lequel elle est garée (k sin2 θ ), puis le choc de l’ombre de l’arbre (φ) au plein soleil , nous arrivons sans mal à une intégrale du type :

dont le résultat donne sans conteste une idée de l’étendue incomensurable de mon courage d’être allée jusqu’à la stèle qui domine la vallée de l’Euphrate. Les vestiges plus en hauteur relèvent des mystères divins, réservés aux dieux et aux héros antiques auxquels je ne me mesurerais pas. Je ne m’appelle pas Antiochos.

Armaseia et Euphrate

Armaseia n’était néanmoins que le rêve du papa, et c’est celui du fils que je voulais approcher. On y arrive, doucement, au dernier détour, au dernier contournement. Un thé brûlant sous un arbre à Karadut, une dernière hésitation, et si le rêve était impénétrable, et si les pensées d’Antiochos restaient innaccessibles ? Ne serait-ce pas le moment, le lieu, de faire demi-tour, maintenant, tout de suite, et garder intacte l’idée que je m’en fais ?

Sur cette petite terrasse qui fait face à des barres rocheuses aussi impressionnantes qu’inhospitalières, le doute s’immisce. Et si ? … D’autant plus que, s’il n’y a pas de cars à l’horizon, nous avons quand même compté cinq minibus bien remplis qui poursuivaient leur route vers le sanctuaire. Encore un thé brûlant, un gramme de doliprane, et ça repart. Mon médecin a quand même été bien inspiré de me suggérer le paracétamol et le thermomètre plutôt que la trottinette. L’asphalte se déroule à n’en plus finir, quittant les villages et leur maigre végétation. À mesure que la route monte, l’environnement se fait désertique pour ne devenir plus qu’une étendue gris-jaune, terne et battue par le vent, ce vent acteur indispensable du spectacle où Antiochos se met en scène. Au détour d’un virage, le doute se dissipe et l’espoir renaît : nous somme encore aux heures des paresseux et des impatients ; les minibus qui traînaient dans leur sillage la crainte d’une déception sont tous arrêtés dans les cours de petits hôtels et de pensions sis au pied du Nemrut Dağı. Ils monteront plus tard, pour le crépuscule, ou ramènent près des piscines les visiteurs de l’aube qui ont parcouru le royaume lorsque le soleil a cessé de jouer sur Mithra et Tyché.

Karadut-Nemrut Dag

Dans les derniers kilomètres, les pavés remplacent le bitume, annonçant l’entrée du théâtre de plein air. Sur le parking, quelques voitures, bien moins qu’au pont romain, de quoi s’auto-congratuler de cette impatiente paresse, et de réimaginer les filigranes des guides :

« À 2150 mètres d’altitude, un panorama écrasé par le soleil chauffant le plateau anatolien à 38,2° récompensera les piteux efforts des paresseux qui ne se seront pas levés avant l’aube, et des impatients qui n’auront pas su attendre jusqu’au crépuscule. À défaut de l’extraordinaire spectacle de l’astre diurne jonglant avec sa palette illuminant de teintes chaudes ces paysages spectaculaires, les paresseux et les impatients se réjouiront avec raison de fendre le vent qui souffle dans le sanctuaire d’Antiochos dans une quasi-solitude. »

Parce qu’il souffle Éole, et il a du coffre. Nemrut Dag

Du parking, se faufiler entre les vendeurs de têtes réduites et de lions en plâtre, de tapis et de bijoux de pacotille, de cartes postales et de bière pour atteindre le point de jonction des allées processionnelles, revêtir un petit pull, humecter l’index et le pointer vers le ciel, aux prises avec le vent capricieux :  » Il y a du rêve dans l’air » sourirait Colin (Ne me demandez pas ce que vient faire Vian dans cette histoire…)

Sans raison ni stratégie préexistante, s’engager sur le chemin de gauche, fait de marches bancales envahies par les herbes sèches, et réfléchir un instant à la résolution d’une équation bien plus complexe que l’intégrale d’Armaseia. À la température du thermomètre et celle de l’air, il faut ajouter l’absence complète d’ombre, la puissance cyclotimique du vent et les écarts de température qui en résultent, chaud-froid-chaud-froid, les collisions des molécules oniriques qui épaississent l’atmosphère, bref, passer de bêtes mathématiques à de la thermo-aéro-dynamique peut-être un peu quantique (que les puristes me pardonnent). Je ne sais pas où je suis et tant que je ne le sais pas, dois-je considérer que mes atomes sont éparpillés un peu partout ou qu’ils forment une enveloppe qui m’est inconsistante ?

Le chemin grimpe, rudement entre les paysages rocailleux et sans relief du plateau anatolien où l’Euphrate a creusé son lit sur la gauche et le tumulus aux proportions gigantesques sur la droite. Je ne saurais plus vraiment dire le temps nécessaire pour parvenir à la plateforme ouest, ni comment j’y suis arrivée, la relativité d’Einstein ayant sûrement brouillé l’équation précédente, à moins que je n’aie traversé un trou noir.

Mais subitement, me voilà face à face, tête à tête avec un homme à la barbe bouclée, une tête immense qui doit bien faire dans les deux mètres. Est-ce le doliprane, ou son effet qui s’est dissipé à la vitesse de la lumière ? Non, il semblerait que je ne sois pas seule à voir des têtes géantes et sans corps, des visages pétrifiés irradiés par le soleil qui est encore bien haut dans sa course. Antiochos, bien sûr, enfin, et son petit panthéon personnel qui veille sur son éternité.

statues Nemrut Dag

 

Là, dans ce silence à peine troublé par quelques sourires d’enfants, un rêve découvre ses formes et ses couleurs, sorte d’assemblage étrange d’atomes qui construisent des molécules inconnues, se dégageant du front des statues vers l’esprit fébrile et paresseux du visiteur, expression non verbale des pensées d’un petit roi qui sommeille sous le soleil de Commagène. Rester là quelques instants à scruter ces regards envoûtants, à essayer d’y plonger, se laisser haper par ces globes énigmatiques. Puis trouver le regard du vieil homme venu d’Istanbul en stop, rien que pour le rêve d’Antiochos, et n’ayant pour bagage que des paquets qu’il offre au gré de ses rencontres ; il est assis sur un bloc, à l’écart, le visage radieux et lui aussi irradié par le soleil qui commence à décliner, pétrifié dans une expression de bonheur sans nom, les pupilles dégageant les molécules d’un rêve réalisé au soir de sa vie.

 

S’arracher enfin de ce flottement silencieux à l’occasion d’un éclat de voix, contourner le tumulus par le sud et arriver à la plateforme Est. Le soleil n’est plus assez haut pour éveiller les mêmes visages d’Antiochos, Mithra, Tyché, Zeus et Héraclès posés au pied de l’estrade où leurs corps décapités se devinent à contre-jour.

L’heure des paresseux impatients touche à sa fin, hurle le vent qui redouble de puissance lorsque s’éteint la plateforme et que les visages se perdent dans la pénombre.

 

Nous quittons la terrasse Est lorsqu’arrivent les premiers visiteurs du crépuscule.

Tout ça pour ça ? Ces laïus qui durent depuis les dernières ruades de la nuit pour finalement ne rien dire ? Peut-être que le « ça » n’existe et ne se comprend que par le « tout ça » qui l’a précédé. La réponse à l’intégrale tendant vers l’infini du dernier souverain indépendant de Commagène est écrite à l’encre sympathique et volatile.

De toutes façons, il n’y a plus rien à voir que le crâne dégarni et luisant du malotru qui s’est glissé entre moi et la tête de Tyché, plus rien à sentir que de désagréables effluves d’un photographe tout aussi indélicat après une journée dans son minibus climatisé, plus rien à ressentir que le frôlement vulgaire d’une étoffe moite et glaçante.

Sur le chemin qui redescend, les chairs molles et rougies montent, se dandinent dans des râles et des souffles rauques, épaules nues et grasses sur lesquelles appuient  bretelles de débardeurs, et de soutien-gorges trop serrés, bandoulières d’appareils photos ; shorts malgré la fraîcheur, casquette et lunettes de soleil malgré l’ombre qu’apporte à cette heure le tumulus dont ils n’auront pas manqué d’empocher une pierre ou deux.

 

Sur l’esplanade sud qui jouxte le parking, à la croisée des allées processionnelles qui mènent au hiérothésion, et qui sert tout à la fois de buvette et d’opportunité pour les vendeurs de cartes postales, assise sur un banc, une vieille femme.

Les années ont gravé sur son visage brûlé par le soleil de profonds sillons dont l’orientation vers le front lui donnent un air riant et malicieux. Le regard se perd dans un absolu insondable, mais les pupilles vives se promènent de-ci de-là dans un rythme à la fois automatique et enjoué. La vieille femme sur le banc, les comissures des lèvres légèrement relevées, ne dit rien, mais elle connaît sans doute toutes les représentations d’Antiochos, ses moindres pensées et jusqu’à ses rêves interdits. Elle connaît aussi sans doute tous les visiteurs d’un jour, ceux de l’aube, ceux du crépuscule, et ceux qui comme moi ne sont ni des uns ni des autres, impatients paresseux.

La vielle femme sur son banc, spectatrice depuis longtemps sans doute du spectacle de la scène et de celui de la salle qui applaudit à tout vent….

L’éternité du Nemrut Dağı, ce sont quelques minutes qui se sont perdues, quelques gouttes qui se sont échappés de la clepsydre. Pas plus, un instant fugace, le temps d’un silence qui ne dure pas plus qu’un soupir. Le temps de caresser le rêve d’un homme entre des dieux de pierre.

Un dimanche soir en Commagène (en guise de conclusion)

Le soleil décline sur les contreforts du plateau anatolien, se perdant dans la brume de chaleur, plongeant le relief dans une obscurité prématurée. Là-haut, peu probable que le soleil couchant s’amuse sur les visages de pierre, les visiteurs du crépuscule repartiront sans doute frustrés, dans la nuit de routes inconfortables.

Dans les étroites épingles à cheveux qui mènent à Damlacık et au-delà à Kahta, dans ce numéro d’équilibriste qui consiste à louvoyer entre de sympathiques éboulis, je repense à Antiochos, le petit roi qui cotoyait les dieux.

On l’a dit mégalomane, orgueilleux ou doux rêveur poursuivant la chimère d’Alexandre, selon. Et si, simplement Antiochos Ier avait été en proie à de régulières poussées de fièvre ?

Nemrut-Dag-Damlacik

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(1) Le Nemrut Dağı est également le sujet, cette fois depuis Malatya, de « À l’assaut ! »

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~ par Emmanuelle sur 16 avril 2010.

Une Réponse to “38,2 en Commagène.”

  1. […] la rive septentrionale du Van Gölü, entre le Nemrut Dağı à l’ouest (pas celui d’Antiochus Ier, il s’agit d’un splendide volcan au cratère immense, cachant du regard trois lacs aux bleus […]

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