Batumi, galerie de portraits.

Il est grand, mais pas élancé ; sous une veste en cuir caramel, il déborde d’une chemise grise en nylon, bon marché,  mal boutonnée. Son visage carré est surtout mangé par un énorme sparadrap sur le nez, et des cotons dépassant des narines… Mauvaise rencontre avec une porte battante, probablement. Sur son poignet, un grand tatouage bleuâtre et vert, une sorte de dragon. Il est en retard, et rejoint ses collègues : un homme du même style que lui, mais un peu moins costaud, un peu plus convenablement mis aussi, qui fume avec avidité des Parliament bleues, et une femme en tailleur gris, pas très belle, mais pas non plus très vieille, et portant une queue de cheval blond décoloré. Ils sont installés dans un coin de ce café du centre de Batumi, dont on pourrait penser qu’il serait la cantine des ministères de la République d’Adjarie, très nombreux dans le voisinage ; ils vont y rester tout l’après-midi, commandant de temps à autres un café glacé ; se faisant ravitailler en cigarettes par un adjoint, présence apparemment passive mais vigilante dans l’entourage du petit groupe. Je ne pense pas à repérer un holster ; possible.

Régulièrement, des gens vont passer.

Je ne comprendrais jamais exactement de quoi il s’agit ; on complète des formulaires, en anglais, on discute, en géorgien, en russe, en autre chose aussi peut-être, langue que je ne reconnais pas ; des demoiselles y sont priées d’indiquer leur taille, leur âge, leur ville de naissance, leur nationalité ; parfois on pose d’autres questions, que je ne comprends pas, on sort des passeport, on discute pour savoir si on doit se dire ukrainienne, ou géorgienne. Des femmes surtout, exclusivement je crois, qui restent un quart d’heure, puis repartent finir leur thé ou leurs copieuses profiterolles au chocolat ou leur katchapouri  à une autre table. Puis le portable que la blonde en tailleur gris, cheville ouvrière du trio, sonne, elle décroche, et trois minutes après apparaît une autre personne, pour le même manège, pour le même protocole.

Devant l’hôtel Intourist, de soviétique mémoire, et dont l’attrait majeur actuel semble être le casino, il n’y a presque qu’un seul type de véhicules, les tous-terrains sombres à plaques rouges diplomatiques, géorgiennes, portant le GE des étrangers qui parfois voyagent hors de la république à la croix de Saint Goerges ; c’est pourtant une Mercedes gris métal, comme un taxi parisien égaré au bord de la mer Noire qu’elle a trouvé pour s’appuyer. Elle est très brune, elle a les cheveux mi-longs, elle est épaisse et son menton saillant en galoche ne la rend pas jolie. Encore que ce qui fâche ce soient surtout les trais épais, les yeux humides et lourds d’alcool et de larmes accumulées. Elle est inélégante, mais elle le doit beaucoup à ce sous-pull qui la boudine, à cette jupe à la taille trop basse.

La tête entre les mains, elle est prostrée sur le coffre arrière de la voiture ; elle attend, elle se décide, elle sursaute, elle vacille ; d’un bond elle se redresse et traverse la route. Un taxi l’évite, et elle titube.

Sa cible, une jeune couple, trop beau, trop frais, américain et blond, avec un enfant dans une poussette.

Le jeune homme donnera quelques laris ; elle s’éloignera sans remercier, grommelant dans sa saoulographie.

Les guichets venaient d’ouvrir, il y a avait donc quatre options, deux masculines, et deux féminines ; passeport et carte d’embarquement à la main, je prends le guichet de droite, le plus avenant a priori. Un homme, comme toujours quand je peux choisir. Salut à l’américaine, style « hey guy « , teint pas très sain, gluant et boutonneux, décontraction suspecte ; puis tripotage de passeport, mains sales. Comptage de pages, regards suspicieux sur des tampons qu’il ne comprend pas. Deux jours seulement en Géorgie, air de surprise. Et pourquoi pas ? Hein ?… Batumi ne donne quand même pas vraiment envie de s’y installer, on peut comprendre qu’une visite brève ait satisfait la curiosité de qui veut juste voire l’étonnant bâtiment bleu pastel à toit pointu du port, patauger un peu dans les gravats humides du centre, longer les immeubles tout récents de stuc et de carton pâte du bord de mer.

Allez, tamponne, l’ami, vas ; ça n’arrivera pas tous les jours.

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~ par dolasadolasa sur 25 avril 2010.

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