Et les pâquerettes, ravies, firent des pirouettes.

On le surnomme le  « Patriarche des lettres bulgares », le plus grand théâtre de Sofia porte son nom, sa bibliographie s’étire sur des pages, mélangeant les genres les plus divers : j’évoque Ivan Vazov, l’auteur de Sous le joug qui est à la littérature bulgare ce que Les Misérables est à la littérature française. Une fresque épique. Un roman mythique.

Boïtcho Ognianov revient dans sa Stara Planina natale après plusieurs années passées au bagne de Diyarbakir ; il s’insère dans le réseau de résistance à l’occupation ottomane ; il s’active, insaisissable, protéiforme, exhortant les habitants des villages à la rébellion. Puis il participe largement à la préparation de la révolte et au soulèvement armé d’avril 1876, réprimé par les troupes turques aidées par les Bachi-Bouzouk, qui finira par un bain de sang bulgare. Il fuit enfin, traqué, jusqu’à sa mort, héroïque.

Tous les ingrédients pour emporter l’adhésion du lecteur, au moins celui du XIX° siècle, sont réunis : un valeureux héros, rusé, droit, une belle, pure et vaillante jeune fille amoureuse du héros, un ami indéfectible et un redoutable traître. La peur, l’espoir, la colère, la jalousie, l’amour flamboient. On tremble, on palpite dans les chaumières !

Mais le roman vaut surtout par la  galerie foisonnante de personnages secondaires qui dessinent un portrait de la société bulgare à la fin de la domination turque : une société hétérogène dans ses aspirations, partagée. Ainsi certains tchorbadji (notables bulgares) collaborent-ils avec les Turcs qu’ils soutiennent ouvertement, d’autres au contraire, tout en maintenant en façade des relations cordiales avec l’occupant, prennent le parti des insurgés. Et l’on retrouve les même divisions au sein du clergé : l’higoumène cachera Boïtcho, convaincu de la valeur de la cause qu’il défend, alors que Haïdji Rovoama, supérieure du couvent, serait prête à le livrer à l’onbachi (responsable de la police turque) si elle lui mettait la main dessus.

Ivan Vazov est bulgare, Ivan Vazov est contemporain des événements qu’il évoque (le roman a été rédigé entre 1886 et 1889), Ivan Vazov écrit son roman en exil à Odessa. On sent que son cœur bat pour ces hommes ayant entrepris la lutte et pour cette vallée des roses, où il a grandit, qu’il décrit avec un lyrisme teinté de nostalgie. Même fougueusement partisane, sa plume passionnée  a su maintenir quelques nuances dans le tableau esquissé (le bey par exemple, bien que Turc, est un homme juste).

Anton Dontchev est bulgare, Anton Dontchev n’est pas du tout contemporain des événements qu’il évoque (il est né en 1930), et chez lui c’est simple : le Bulgare est gentil et le Turc est méchant. Non : le Bulgare est très très très gentil et le Turc, très très très méchant. Dans son roman paru en 1964, intitulé en français Les cents frères de Manol (la traduction littérale du titre bulgare est « Le temps de la rupture »), il raconte l’islamisation forcée d’une vallée des Rhodopes. Le romancier opte pour un double narrateur : l’un est un noble français, fait prisonnier à Candie et converti à l’Islam qui accompagne la troupe turque, l’autre est un pope, Aligorko, qui se trouve du côté des Bulgares. On annonce au lecteur, dès la première page, que « On a presque toujours évité de répéter les descriptions des mêmes faits, si différentes fussent-elles, pour n’en garder que celles dont la plénitude et l’objectivité semblent optimales. » Soit…

En toute objectivité donc le cruel, sanguinaire, pervers, fourbe, colérique, sadique et freluquet Karaïbrahim se pointe un jour, maudit, épouvantable, apocalyptique, à Prossoïna, riant et coloré village de la vallée, paisible et heureuse, d’Elindenya. Il se propose de rapidement convertir, sur ordre de Mehmet Pacha, la population des trois villages que compte cette vallée à la vraie croyance (entendre la foi musulmane). Mais les Bulgares, menés par le valeureux, courageux, héroïque, viril, généreux, puissant berger Manol, résistent. Alors la fureur de Karaïbrahim se déchaîne, pour faire pression sur les rebelles, il leur fixe un ultimatum, puis supplicie quotidiennement l’un d’entre-eux. L’affrontement est total. La terre elle-même accompagne la lutte, les nuages suspendent leur souffle, les forêts gémissent, en toute objectivité … C’est une œuvre exagérée, extrême, tellement extrême qu’elle en devient louche. On s’interroge sur les motivations d’une passion aussi ardente, aussi dénuée de nuances, quelques trois cents ans après les faits évoqués.

Anton Dontchev aurait rédigé ce roman sur commande, en quarante-trois jours d’écriture frénétique. La commande émanait du pouvoir communiste qui, voulant faire de la Bulgarie un Etat uni-national à la population homogène, se préparait à une politique d’assimilation et, en cas d’échec de cette dernière, de répression brutale des Turcs et Bulgares musulmans, descendants des victimes de l’islamisation cruelle mise en scène dans le roman. C’est l’annonce de ce que l’on désigne sous le nom de « processus de régénération », politique extrêmement discriminatoire à l’égard des Turcs qui culminera en 1989 avec l’expulsion de quelques centaines de milliers d’entre-eux.

En les voyant repartir vers la Turquie, sans aucun doute,  les montagnes soupiraient d’aise et les pâquerettes bulgares, ravies, faisaient des pirouettes.

Ivan VAZOV (traduction de Marie VRINAT-NIKOLOV), Sous le joug, Fayard, 2007, 481 p.

Anton DONTCHEV (traduction de Ivan Evstatiev OBBOV), Les cents frères de Manol, Actes Sud, Babel, 2002, 470 p.

Télécharger « Et les pâquerettes, ravies, firent des pirouettes » au format PDF :



~ par aliteìa sur 10 mai 2010.

Une Réponse to “Et les pâquerettes, ravies, firent des pirouettes.”

  1. Et une Hazize, ravie, fit une pirouette à la lecture de cet article ! Dans le style très roman historique sur les opposants à l’occupation turque, « La Bouboulina » de Michel de Grèce (Plon 1993). Autres sujets et même auteur : « La nuit du sérail » (très connu), « Le palais des larmes » et un moins célèbre mais que j’ai bien apprécié, « Le dernier Sultan ».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s