Kale dans la brume.

Arrêt… Une heure à dévaler des pentes abruptes, dans des épingles à cheveux aussi serrées que chaotiques, à jouer des amortisseurs et du klaxon, des antibrouillard et des essuie-glaces. Ce qui n’aura servi strictement à rien, parce qu’il n’y a personne à se balader dans ce coin perdu, et que la technique ne peut pas grand chose contre la poussière accumulée sur le pare-brise depuis des semaines.

Mais où sommes-nous ? Oui, grande question…

Quelque part entre deux châteaux, quelque part entre deux kale, quelque part entre un plateau et des montagnes,  dans le lit d’une rivière, un creux, un trou devrais-je dire, quelque part entre deux pays, un no man’s land, nulle part en fait.

Il y a bien ce chemin sur la gauche de l’autre côté de l’eau, si rouge qu’on se penserait encore en Anatolie, rassurante terre férugineuse devenue au fil des jours bien familière. Mais sur la droite, juste avant l’eau qui coule comme si de rien n’était, est planté l’inquiétant et tout aussi familier panneau rectangulaire, rouge aussi marqué au pochoir d’un homme sans visage et armé jusqu’au dents, noir et lugubre. YASAK BOLGE GIRILMEZ. Et si ce n’est pas assez clair – est-ce possible ? -, FORBIDDEN ZONE, ZONE INTERDITE, VERBOTENE ZONE. Si là on n’a pas compris…

jandarma

Il y a bien un village, au loin, sur les hauteurs. Et des miradors. Ce n’est pas l’Arménie, ses miradors sont aux couleurs du pays et ceux-là semblent gris. Tout d’ailleurs paraît gris de ce trou brumeux.

Tout paraît gris d’ailleurs depuis l’étendue sombre du Çıldır Gölü. Oh, il y a bien des fleurs de toutes les couleurs, des fleurs de plus en plus présentes, si nombreuses qu’on sent au fil des kilomètres le plateau anatolien s’épuiser vers le Caucase. Sauf que l’Anatolie ne s’essouffle pas, le relief ne tend pas progressivement vers les pentes des montagnes… Non, l’Anatolie tombe, d’un coup. Et le Caucase se lève, d’un coup. Entre les deux, un trou. Si tout ne paraissait pas si gris, il y aurait du jaune et du vert pâle d’un côté de ce trou, et du vert tendre piqué de fleurs de l’autre.

Çildir

Ces miradors, alors, sont-ils turcs ou géorgiens ?

Si vraiment là était la curiosité, il suffirait d’y aller, et de demander.

Mais non, ces miradors qui se dressent là-haut, qu’ils soient turcs ou géorgiens importe peu , et probablement y en a-t-il des turcs et des géorgiens (à moins que les miradors turcs soient derrière nous, en haut des falaises) ; ils indiquent juste que nous arrivons au bout, et qu’approchant de ce bout s’éloigne l’espoir de trouver ce que nous cherchons. Parce que si nous sommes là, au fond de nulle part, c’est que nous cherchions quelque chose. Un château. Un kale.

Kurtkale….

Si le seigneur du lieu avait la bonne idée de voler à notre secours, si un prince charmant (Kurt ? Ach, cela ne sonne pas très charmant) surgissait du virage rougeoyant pour nous guider jusqu’à sa demeure, il n’y aurait aucune raison de s’engager dans de nouvelles épingles à cheveux, en direction de ces miradors dont on ne sait pas s’ils vont nous apporter des ennuis ou non. Qui sait, ils ont peut-être oublié d’installer une barrière, un poste-frontière juste là, dans ce trou.

La situation pourrait être pire, la voiture pourrait être en panne et on pourrait imaginer une montée des eaux subite, qui remplirait le fossé entre Anatolie et Caucase. L’imagination ayant ses limites, il est inconcevable que nous soyions perdus, il n’y avait curieusement qu’une seule route dans ce coin ; et il est même fort probable que ce torrent boueux soit le Kura Nehri. De là à trouver le château de Kurt…

Point de prince charmant en vue, ce sont donc les épingles à cheveux qui s’imposent. Au bout de la route, après un presque bout de la route bordé par une caserne de la Jandarma – ouf, nous sommes encore en Turquie – un panneau : KURTKALE. Ah !

Ça ne ressemble à rien, Kurtkale, mais telle n’est pas sa prétention non plus.

Un minuscule village, qui doit compter plus d’oies que d’habitants.

oies Kurtkale

C’est incroyable, le nombre d’oies qu’il y a dans la région, de quoi se dire qu’on pourrait rester là (enfin… « là »… pas à Kurtkale non plus) et lancer sur le marché mondial le futur très fameux foie gras d’oie de…. D’où, au fait ? Kars, ?Ardahan ? Qu’est-ce qui sonnerait le mieux ? Pas le foie gras de Kurtkale, quand même ?

Kurtkale villageUn court instant, un fin rayon de soleil perce la brume etvient donner quelques couleurs aux foins qui tentent de sécher, à ces maisons disséminées, à demi-enterrées, qu’on devine à peine sous les toits plats recouverts de végétation, entourées de murets de briquettes de bouse, autant de signes de la vigueur et de la rigueur des hivers.

Dans cette lumière éphémère, Kurtkale prend des allures de petit village presque coquet qui ferait oublier l’ingratitude de sa situation, la rudesse de sa solitude, sa perdition désolée.

Mais point de kale, à Kurtkale. Le même coup qu’Altınsaç, rien à l’horizon, mais à Kurtkale, en plus de ne rien apercevoir dans les environs, il n’y a personne auprès de qui se renseigner si ce n’est le soldat de faction. Il serait peut-être content d’une occasion de discuter…

Fin de l’escapade, et retour à Kars, dans la pluie, l’orage et la nuit.

Au fait, le kale ?

Il existe bel et bien. En redescendant, au détour d’un virage qui surplombe le trou entre Anatolie et Caucase, à la faveur d’une courte pause, et sans l’aide du soldat, je l’ai trouvé, ce château dans la brume, qui échappe aux regards.

Un nid d’aigle, qui n’a rien à envier au Seydan Kalesı, le château du Diable. Si ce n’est que cet escarpement rocheux au sommet duquel Kurt niche est bien en contre-bas. Dans le trou, surplombant le Kura dans l’un de ses méandres, et lui-même dominé par une falaise plus élevée. Curieux.

Un loup solitaire à l’esprit brumeux qui ne veut pas être dérangé, sûrement, ce Kurt.

Kurtkale château

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~ par Emmanuelle sur 13 mai 2010.

Une Réponse to “Kale dans la brume.”

  1. […] Les oies anatoliennes en liberté : lire Kale dans la brume ; et dans l’assiette : lire Kaz […]

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