Rien qu’une petite bourgade…

Sur la route de Nevşehir à Kırşehir, à peu près à mi chemin, perdue au milieu de nulle part et entourée de steppe, une modeste bourgade. Oh, il faut vraiment vouloir s’y rendre, la route déjà pas très importante, ne la traverse même pas : à un moment, prendre à gauche pour aller vers la cité et se retrouver dans ce que l’on appellerait chez nous, la «grand rue».

Cette voie principale mène droit au cœur de la petite ville, jusqu’à une place où depuis quelques années, un parking payant mais très abordable a été aménagé. Il est curieusement bordé de gradins, comme un stade : servirait-il donc à autre chose ? Juste à côté, un large escalier / ruelle monte en pente douce : sur la gauche, un mur qui paraît presque austère, et sur la droite, un tas d’échoppes où le pire du kitsch comme le meilleur des petits bijoux d’argent peuvent se côtoyer.

Ici, rien d’extraordinaire au premier abord, pas de paysage fabuleux, pas d’habitat pittoresque, pas de vallée verdoyante où se promener au milieu des cheminées de fées… Rien qui soit susceptible d’attirer le touriste !

Et pourtant, j’aime cet endroit et je séjourne rarement en Cappadoce sans aller y faire un tour, histoire de passer un moment à papoter avec les gens d’ici, peut-être encore plus aimables et accueillants qu’ailleurs dans ce pays. Il y règne une atmosphère particulière, comme si l’air était plus léger, comme si l’on s’y imprégnait de sérénité.

Et pourtant encore, vers la mi-août, des milliers de gens (on dit autour de 100.000) déferlent de toute la Turquie pour venir s’installer pendant quelques jours dans cet endroit perdu. Et tout s’anime d’un coup autour de compétitions de poésie et de musique de saz (voilà l’explication des gradins !), mais dans un esprit de recueillement et de prière commune. Oui, il s’agit bien de quelque chose se situant entre pèlerinage et festival…

Nous sommes à Hacıbektaş, lieu où prospéra l’ordre des bektachis et devenu le grand point de rassemblement annuel de tous les alevis. Bektachis, alevis, mais qui sont donc ces gens là ???

L’alévisme est un rameau de l’islam, issu du chiisme : sa naissance remonte aux premiers siècles de la religion musulmane, lorsque des populations d’Asie centrale jusque là zoroastriennes, ont épousé le chiisme (partisans d’Ali) en réaction aux envahisseurs des empires sunnites omeyyade et abbasside. Ces peuplades ont intégré à leur nouvelle foi chiite, des traditions de leur culture nomade et des valeurs appartenant à d’autres religions, y compris au christianisme. De 860 à 931, il existait même un état alevi au sud de la mer Caspienne mais l’alévisme a pris sa forme finale en Anatolie avant de se propager encore plus à l’ouest jusqu’en Albanie, en Bosnie et en Bulgarie.

L’alévisme est donc le fruit d’un syncrétisme qui a finalement abouti à un mouvement religieux / philosophique / art de vivre appartenant à un islam hétérodoxe, éloigné des dogmes des sunnites comme des chiites. D’ailleurs, nombreux sont les adeptes de ces 2 grandes « branches », à s’entendre pour considérer les alevis comme les suppôts d’une croyance hérétique et non comme des musulmans.

C’est pourquoi, au fil des siècles et bien qu’ils représentent en quelque sorte, une religion « mère » des Turcs, les alevis ont fait l’objet de multiples pressions et répressions. Ainsi, au cours des 16ème et 17ème, ils eurent pour choix de se convertir au sunnisme ou de mourir : beaucoup se seraient alors réfugiés dans les montagnes, ce qui expliquerait leur nombre important en Anatolie centrale et orientale. Aujourd’hui encore, certains radicaux religieux ne les regardent pas du tout d’un bon œil.

Mais qu’est ce qui peut rendre les alevis si scandaleusement hérétiques ? Leurs idées empreintes d’humanisme et de tolérance, une pensée qui considère que l’on devient vertueux en améliorant constamment son éducation et la connaissance de soi, une philosophie reposant sur le respect de l’individu, du travail et du savoir ??? Pour les alevis, toute forme de vie est importante et tout être humain, homme comme femme, doit avoir les mêmes droits ; toutes les nations sont placées à égalité. Un alevi doit toujours garder la maîtrise de soi et chercher à bien connaître et à bien comprendre sa compagne ou son compagnon. Donc une tendance religieuse très ancienne mais pleine de modernité.

Les alevis ont foi en une sainte trinité : Allah (Dieu), Mahomet qui est son prophète et Ali, le saint commandeur des croyants, à la fois cousin et gendre du prophète. Le Dede, chef spirituel des alevis, est descendant de Mahomet par l’un des 12 imams. La connaissance se transmet de façon orale.

Les alevis ne vont pas à la mosquée mais se rassemblent dans une maison de communion où les chants et la musique, de saz notamment, rythment le cem (prière). Pas de ramadan non plus mais différents autres jeûnes de courte durée, dont un qui peut aller jusqu’à 9 jours pour commémorer le martyr d’Ali pendant le ramadan des autres musulmans, et un autre jusqu’à 12 jours, pour le martyr d’Hussein. Pas d’obligation non plus de faire le pèlerinage à la Mecque, les visites aux tombeaux des saints revêtent plus d’importance. Il y a aussi des fêtes très gaies comme le Nevruz, le jour du printemps où l’on célèbre la naissance d’Ali, et le Hidirellez, symbole du savoir sur terre et sur mer, organisé le 6 mai sous les rosiers pour aider ceux qui ont besoin.

Bien que mal vus, les alevis ont eu une grande influence sur la société turque en général et dans l’art en particulier : ils ont contribué à la création du droit sous les Seldjoukides et les Ottomans, ils ont apporté une grande richesse à la littérature turque qui leur doit ses plus grands poètes comme Yunus Emre et leur esprit d’ouverture est même parvenu à imprégner le sunnisme turc que certains voudraient voir se raffermir aujourd’hui. Beaucoup ont soutenu les réformes d’Atatürk. L’alévisme est la seconde religion en Turquie après le sunnisme et représenterait 20 à 25% de la population.

Au sein de ce mouvement, des mystiques (soufis), grands humanistes épris de tolérance et missionnaires véhiculant des idéaux de paix et de respect, ont été à l’origine d’ordres ou confréries. C’est ainsi que Hünkar Hacı Bektaş Veli (Hacı Bektaş pour simplifier, 1210-1270), venu de l’est de l’Iran, est l’un des fondateurs de l’ordre des bektachis, alors que dans le même temps, un autre maître soufi, Celaleddin Rumi, créait à Konya un ordre frère reposant sur de mêmes bases, celui des derviches tourneurs. On dit que Hacı Bektaş serait arrivé en Anatolie sous la forme d’un oiseau, héritage de croyances préislamiques qui expliquerait la danse de la grue pratiquée par les bektachis et les alevis.

Les 2 ordres, bektachisme et derviches tourneurs, ont de nombreux points communs (musique utilisant principalement la flûte, poésie, danse appelée sema, …) et avaient des liens très étroits avec les Qalandars, confrérie de derviches errants originaires d’Asie centrale, dont ils sont peut-être issus et dont ils ont adopté un certain nombre d’usages. Ils entretenaient également des relations avec les chrétiens. Et d’ailleurs, Hacı Bektaş est aussi vénéré par les chrétiens qui voient en lui Saint Eustathius.

Les confréries mystiques ayant été interdites par Atatürk, les 2 ordres ont donc également subi le même sort en Turquie, n’ayant pour solution que de disparaître ou vivre dans la clandestinité ! Pourtant, le bektachisme a connu des époques de grande influence dans les sphères du pouvoir ottoman : les janissaires, corps d’élite de la garde du sultan, étaient bektachis.

Donc, pour vivre (heureux), vivons cachés : le bektachisme est l’un des ordres mystiques les plus secrets de l’islam et correspond à une démarche spirituelle très raffinée. Certains le prétendent disparu de Turquie mais il semblerait qu’il y survive, notamment dans des grandes villes comme Istanbul, c’est pourquoi on le considère parfois comme un soufisme urbain, par opposition à l’alévisme qui serait plus populaire et rural. Alors que l’on naît alevi, on est coopté bektaşı, un peu comme dans la Franc Maçonnerie. Et tout comme les derviches tourneurs se sont répandus jusqu’en Egypte en passant par la Syrie, les bektachis sont encore bien implantés en Albanie.

Le bektachisme prône l’amour et le partage, la monogamie, l’éducation sans distinction de sexe, et encore bien des choses qui pourraient aussi paraître hérétiques ! Les diverses influences religieuses font qu’il y existe une circoncision pour les garçons, mais que celle-ci se fait avec la nomination d’un parrain qui sera un véritable second père et qui protégera son filleul comme son propre enfant. En lien avec ce qui précède, les bektachis ont un sens très profond de l’amitié pour la vie : la « muşahıplık » implique qu’en cas de « pépin », on prend en charge la famille de son ami.

Revenons-en à la petite ville qui porte le nom de son saint, Hacıbektaş. Alors que Konya, cité de la tolérance, connaît un revers de l’histoire qui en fait aujourd’hui un lieu du fondamentalisme religieux, Hacıbektaş reste imprégnée d’un esprit d’ouverture : les alevis sont nombreux dans la région de Kırşehir.

Presqu’en haut de l’escalier / ruelle, une petite place sur la gauche et c’est l’entrée du tekke (monastère) des derviches bektachis. C’est là en effet, que Hacı Bektaş a choisi de s’installer ; c’est là, tout au fond, qu’il repose dans son türbe (mausolée) qui abrite aussi les sépultures d’autres derviches. Les murs sur la gauche de l’escalier protègent le monastère et ses jardins. Les échoppes sur la droite vendent comme à Lourdes, Fatima ou ailleurs, les précieux souvenirs du lieu saint. Jusqu’à sa fermeture, le monastère était dirigé par 2 hommes : l’un était bektachi, l’autre alevi.

Hacıbektaş est devenu LE sanctuaire des alevis, ce qui explique la « ruée » du mois d’août. Les alentours sont aussi parcourus par ces visiteurs car parsemés de grottes, sources ou autres lieux associés à des miracles du saint : encore une survivance de cultes animistes. D’ailleurs, juste à côté du türbe de Haci Bektaş, celui d’un autre saint plus récent, Balim Sultan, devant lequel un mûrier plus que centenaire aurait des vertus spéciales : celui qui a la chance de pouvoir manger une de ses mûres en fait 7 fois le tour en faisant un voeu qui sera réalisé (les chiffres 3, 7 et 12 ont une signification et une importance particulières pour les alevis).

Mais cela ne s’arrête pas là pour la petite cité… Les bektachis, qui officiellement n’existent pas, s’y rendent incognito pour se recueillir sur le tombeau de leur saint. Puis il y a les sunnites qui y viennent parce qu’il y a quand même là des saints, des chiites qui arrivent parfois d’autres pays, et enfin, des chrétiens pour qui le lieu est un monastère chrétien abritant un saint chrétien ! Puis il y a quelques touristes qui viennent visiter… Et enfin, il y a de temps en temps une personne comme moi, qui vient juste parce que l’on trouve là un lieu de partage et de valeurs universelles que l’on aimerait voir ailleurs !

Oui, décidément, Hacıbektaş n’est qu’une petite bourgade bien ordinaire… et souhaitons qu’elle reste éternellement oubliée des esprits obscurs !

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~ par hazize sur 16 mai 2010.

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