Kar

Cette ville isolée du monde par une tempête de neige et des congères, cette ville conservatrice, soumise aux intrigues et soubresauts politiques, dans un huis-clos nostalgique et sentimental, est-elle vraiment la cité héritée de l’empire russe qui affronte la rudesse des plateaux orientaux au pied d’une citadelle ?

Citadelle Kars

 

On reconnaît les lieux : les avenues froides du centre, parsemées de bâtiment de style empire – russe ; le pont au pied de la citadelle, près du jardin de thé, non loin des vestiges des thermes, la gare des bus, derrière le bazar, les hôtels même, l’hôtel Asya, le Karpalas,  qui n’existent plus, mais dont on conçoit bien qu’ils aient pu accueillir, au-dessus d’un lobby aux fauteuils élimés, voyageurs de commerce et fonctionnaires en mission ; on reconnaît moins les gens… Kars l’actuelle ne donne pas cette impression de conservatisme, elle est turque,  kurde et azérie, plutôt laïque, commerçante et de garnison, et ne dégage pas vraiment de religiosité.

Peut-être est-ce bien Kars, peut-être Kars est-elle un alibi, mais en fait, qu’importe ?

Explicitement, le roman se déroule bien à Kars, dans une Kars isolée du monde par une  très forte tempête de neige qui a coupé les voies routières et ferroviaires qui viennent d’Erzurum, c’est à dire les voies névralgiques, celles qui relient la ville, adossée aux frontières arméniennes  et géorgiennes, donc, à l’époque, soviétiques. C’est donc vraiment dans un bout du monde que Ka , journaliste et poète, vient, un peu pour enquêter sur une vague de suicides chez les jeunes femmes porteuses de çarşaf, un peu pour glisser sur la neige tassée qui recouvre le pavé des rues, et pas mal aussi, fuyant une vie qui se délite, pour retrouver Ipek, une jeune femme qu’il avait côtoyée quand, étudiant, il était un fils de la bourgeoisie de Nisantaşı.

Alors se tisse une intrigue où s’entremêlent sentiments et politique, rivalités personnelles et thèmes clés de la société turque : le nationalisme et les nationalités, la laïcité et la religion, la modernité et l’attachement à un monde à la fois rejeté et regretté où, comme le dit Serdar Bey, l’éditeur de la gazette de la ville frontière, « nous étions tous frères« .

L’Allemagne est aussi très présente ; en arrière-plan, en filigrane, comme lieu d’exil, de travail, de repli, de revanche, d’oubli.

On y croit moyennement – à vrai dire pas du tout ; surtout pas quand les tensions trouvent leur apogée dans une reprise en main militaire – un putsch, d’une certaine façon – à l’occasion d’une pièce d’inspiration shakespearienne donnée au Théâtre de la Nation. Mais on y apprend néanmoins, et beaucoup de notions se clarifient au fil des rencontres que fait Ka avec tout ce que la ville compte de politiciens, de journalistes, d’hommes d’influence ; et on se prend à chercher du regard sur les avenues, à Kars ou ailleurs, une pâtisserie Yeni Hayat.

Orhan Pamuk, Neige, Editions Gallimard.

Télécharger « Kar » au format PDF :

 

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~ par dolasadolasa sur 28 mai 2010.

Une Réponse to “Kar”

  1. Quand on a été au moins à la lisière de cette réalité, comme Ka, et qu’on a vu Kars en plein déluge, Neige est un livre boulversant de réalité… Du grand Pamuk, bien plus proche de la vérité que de la fiction !

    Amicalement

    Roxane

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