Uzak.

Le film s’ouvre sur les pas dans la neige d’un jeune homme, en blouson, qui s’éloigne à jamais peut-être, dans la lumière blafarde,  d’un village d’Anatolie, au flanc d’une montagne. Yusuf monte dans un dolmus, et vient s’incruster chez son lointain cousin Mahmut, artiste, photographe, qui vit dans un grand appartement d’une rue pentue  de Cihanğir, se voit comme Tarkovsky et regarde des films porno, sur les ruines d’un amour inconsolé avec une femme qui annonce son départ définitif pour le Canada, pour une nouvelle vie.

Dans ce récit qui n’en est pas un, tout flotte, car rien ne se passe vraiment, rien n’aboutit vraiment ; du repas d’amis du photographes où les femmes font faux bond pour aller au cinéma, aux photos que l’on renonce à faire pour remonter dans la Smart noire et repartir sur les chemins, entre plaques de neige et reflets bleu gris des lacs, Ceylan laisse la part au silence : longs plans fixes ou presque, durant lesquels on se perd dans les pensées, comme lorsque, assis sur un banc face au Bosphore à Kabataş, Mahmut fume intégralement une Samsun, cette cigarette de marin que Yusuf allumait comme un talisman lorsqu’il cherchait du travail sans y croire, à l’ombre d’une épave de cargo échoué, à Bakirköy.

Mais de quoi au juste nous parle Ceylan ? Du lointain, car tel est le sens du mot-titre, « Uzak » ?… Lointaines en effet sont les existences des deux cousins, l’artiste, l’intellectuel stambouliote, si occidental, si moderne, pour le meilleur et peut-être aussi pour le pire, car un certain désarroi perce derrière ses amours brisés et fades, ses occupations vaines, et l’ouvrier, qui aurait pu être aussi un paysan. Mahmut vit comme une corvée d’avoir à épauler sa jeune soeur lorsque leur mère échoue à l’hôpital, Yusuf ne peut passer une journée sans appeler la sienne, et l’encourager à prendre soin d’elle. Ces deux-là ne se rencontreront jamais, et d’une certaine manière le film dresse un bilan sans optimisme de cette société turque tendue entre la terre, le village, la vie traditionnelle, et la ville bohème.

Autant on nous présente souvent une Istanbul de soleil, de lumière vive, autant celle que nous offre Ceylan est sans concession : blanchâtre, blafarde, entre la brume sur le Bosphore et la neige sur les quais et les toits, entre les appartements peu éclairés et les néons verts et rouge des galeries de Beyoğlu. Seules dans le film les parcelles d’Anatolie sont honorées d’une clarté, et d’une lumière vive.

Les dialogues aussi traduisent l’éloignement, par leur presque absence durant de longue scènes, par le fait qu’ils traduisent surtout l’incompréhension entre les cousins ; ils se parlent pour se mentir, pour dissimuler, sans sincérité, et jamais les questions profondes ne sont posées, formulées.

Uzak a été primé à Cannes en 2003, et dure 106 minutes.


Télécharger « Uzak » au format PDF :

~ par dolasadolasa sur 9 juin 2010.

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