Déjeuner sur l’herbe.

Qui a voyagé ne serait-ce qu’un peu en Turquie, ou même n’a passé que deux journées à Istanbul, n’aura pas manqué de remarquer ce qui n’est pas loin d’être une institution – et sûrement en est-ce une –  : le pique-nique.

Les dimanches et les jours d’été, de la pelouse ombragée de Gülhane à celle de la citadelle de Kars, des berges d’une paisible rivière à la rive d’un torrent qui roule dans les montagnes du Taurus, d’une fontaine au bord de la route à la bruine d’une cascade, d’une aire d’autoroute aménagée aux contreforts du Caucase, il n’est d’endroit où les nappes ne sont mises, sur des tables ou sur le sol, où les barbecues fumants ne font crépiter viandes et poissons, volutes et pétillements qui se mêlent à ceux des samovars bouillants. Aucun lieu n’est délaissé, du moment qu’on y trouve le refuge d’une frondaison et la place nécessaire, mais la présence d’eau, une rivière, un lac, une cascade, est assurément un atout supplémentaire, ainsi qu’une aubaine que jardins de thés et lokantas ne laissent pas passer.

Qu’il soit urbain ou champêtre, dans un cadre bucolique ou coincé entre les voitures, le pique-nique est avant tout et partout l’art de prendre le temps, le temps de préparer, le temps de partager.

Il se distingue en cela du vulgaire casse-croûte, pain-fromage-sucuk-tutku englouti à la va-vite, parfois sans même prendre le temps de s’assoir sous un arbre, les victuailles posées sur le capot, pour repartir au plus vite.

D’ailleurs, cela ne se fait pas. Auprès des fontaines, annoncées tous les 500 mètres sur les routes par un panneau représentant un robinet blanc qui goutte sur un fond bleu (plutôt à l’ouest du pays, elles sont beaucoup plus rares à l’est), un arrêt repas qui n’a pas valeur de pique-nique, une simple pause sur la route, ne s’imagine pas précipité. De la voiture sortent tour à tour 5, 6, parfois 7 personnes ; c’est assez ordinaire, mais ne cesse jamais vraiment d’impressionner ; les voitures turques ont quelque chose qui relève du chapeau d’un magicien : du coffre et de l’habitacle, on sort encore : les chaises et la table de camping, les provisions, les jerricanes, les assiettes, les tasses, le samovar, le brasero démontable, la balle de foot, la poussette du petit dernier, la nappe et les couvertures. En deux temps trois mouvements, tout est prêt pour le repas, pris assez rapidement, pour reprendre la route, mais quand même. Quelques heures plus tard, la même manœuvre aura lieu, pour le thé de la fin de journée, si la destination n’a pas été atteinte.

Un pique-nique, c’est autre chose, ça se déguste et s’apprécie. Il est un objectif en soi, on part faire un pique-nique comme d’autres partent faire une randonnée ou vont au travail, cela engage pour la journée.

Le vrai pique-nique, d’ailleurs, c’est celui où se rejoignent familles et amis, voisins et cousins. On ne va pas pique-niquer à deux, cela n’a aucun sens. Chacun prépare et ramène bien sûr de quoi sustenter tout le monde, et on s’organise de manière à ce que l’on trouve sur la nappe la plus large variété possible de mets. Qui n’a pas de talent ou de temps la veille se chargera du braséro si l’aire de pique-nique n’en est pas équipée, ou de la vaisselle, ou du matériel de camping. Bref, une organisation bien huilée qui garantit la réussite de la sortie.

sources du Munzur Ovacik

Ici comme ailleurs, le pique-nique existait bien avant le mot. Il s’inscrit dans une longue tradition moyen-orientale qui remonterait à l’Égypte ancienne, des fêtes qui rythment la fin des jours courts et l’arrivée du printemps et qui culmine en Turquie avec la fête du Nevruz (Newroz en kurde) et ses nombreuses particularités culturelles d’un bout à l’autre du pays. De cet héritage, le pique-nique même ordinaire a gardé la dimension festive, et une sociabilité particulière ; urbanisation et évolution des transports font le reste.

 Je ne crois pas savoir que l’on parte pique-niquer seul. Ni même en couple, à moins d’une envie d’escapade amoureusement campagnarde ou campargnadement amoureuse, un déjeuner sur l’herbe à deux. Quoi qu’il en soit, dès que l’on atteint le chiffre de trois, le pique-nique tend à perdre cette dimension intime, et se doit d’être partagé, le plus largement possible. On  pique-nique en famille, en particulier à Istanbul où ce modèle domine, entre amis, et au-delà, là où d’autres familles, où d’autres amis pique-niquent également.

 Le lieu, donc, est scrupuleusement choisi.

pique-nique ErzincanAux espaces engazonnés insérés dans le tissu urbain répondent des espaces spécifiques lorsque la ville s’éloigne. Si dans le sud du pays la période estivale ne se prête pas à cette escapade champêtre et culinaire pour d’évidentes raisons bioclimatiques, de même que la steppe anatolienne, les aires dédiées aux pique-niques se multiplient dès lors que l’on gagne les hauteurs. Leur popularité et leur fréquentation dépend tout à la fois des aménagements, des simples mangals installés en bord de lac à Eğirdir aux aires de jeux et à l’épicerie de Kafkasör sur les hauteurs d’Artvin, aux opportunités ludiques de la nature, de la clairière de Karagöl aux jeux d’eau d’une rivière (Yazılı Kanyon, par exemple) ou les embruns rafraîchissants d’une cascade (Girvelik Şelâlesi, Tortum, Muradyie…), en n’oubliant pas les croyances attachées à certains lieux (sources du Munzur). L’essentiel est d’avoir de l’espace pour étaler la nappe voire planter une tente pour le week-end, et de pouvoir garer sa voiture-chapeau-de-magicien débordant de matériel et de victuailles à proximité.

Parce que l’on mange lors d’un pique-nique, et on mange très bien lorsqu’il s’agit d’un piknik. Le déjeuner a beau être un prétexte pour s’aérer, il n’en est pas moins soigné.

La reine de ce moment est incontestablement la grillade, et l’objet de toutes les attentions le mangal. Ce barbecue levantin est absent des parcs stambouliotes pour des raisons affichées de sécurité autant que pour des motivations politiques plus ou moins avouables mais sur les rives de la Marmara, du Bosphore ou de la Corne d’Or, et dès que l’on atteint ou dépasse les franges de la mégapole sa fumée caractéristique enveloppe et sature l’atmosphère. Brochettes de viande, en cubes ou hachée à la Urfa ou à la Adana, poisson parfois ; ce sont les hommes qui en ont la responsabilité, réunis autour du mangal devenu la priorité sitôt la voiture garée.

pique-nique SütçülerDans le même temps, les femmes déballent, comparent, échangent entre deux nouvelles leurs recettes autour de ce qu’elles ont préparé, mezze, légumes et douceurs qui garnissent généreusement les tables et les nappes pendant que l’eau du thé frémit dans les samovars posés sur les braseros.

Les enfants partent jouer, sur les toboggans, dans les arbres ou au bord de l’eau, les adolescents surveillent ou s’éclipsent, pour conter fleurette.

Car c’est aussi et surtout cela, le piknik, un ensemble de codes sociaux qui lui est propre, qui se greffe sur la fête et un cadre extra-ordinaire, une parenthèse enchantée, en sorte. Une institution.

pique-nique Sütçüler

Télécharger « Déjeuner sur l’herbe » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 15 juin 2010.

Une Réponse to “Déjeuner sur l’herbe.”

  1. Magnifique description de ces pique-nique surtout dominicaux ! Il y en a aussi en bas de chez moi à Fındıklı ou bien du côté d’Eyüp. J’ai souvenir d’une belle rencontre il y a près de deux ans où l’homme de la famille attisait le feu de son mangal… pour y faire bouillir l’eau du çay… Je l’ai pris en photo, trouvant le tout particulièrement intéressant, et nous avons fini aux côtés de toute la famille à déguster çay, décortiquer des çekirdek et papoter allègrement ! Suvenir suvenir !!!

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