Le jeune homme et le simitci.

Il a soixante ans ; on lui en donnerait dix de plus, ou vingt ; courbé, il passe et repasse devant les terrasses de Tophane. Courbé non seulement par les ans et les efforts du passé, mais aussi par le trépied qu’il porte sur l’épaule. Ce qui lui pèse ainsi, sa charge, est le délice le plus simple et le plus classique de la Turquie, la spécialité la plus banale et bon marché d’Istanbul ; ce qui constitue son fardeau, enfilés sur une tige, ou entassés en pyramides, ce sont des simits, des simits frais ; d’ailleurs il le dit, mécaniquement, ou mélodieusement : « simit, taze simit« .

Il a vingt ans, et l’arrogance qui va avec ; stambouliote comme il faut, il porte une chemise blanche, un peu flottante, un peu large, un pantalon noir, et surtout des chaussures pointues, vernies, bien vernies. Ses cheveux bruns sont assez longs, et relevés, coiffés vers l’arrière ; il est peut-être kurde. Sa tenue est celle d’un serveur, mais nul ne sait clairement dans ce genre d’établissement qui est vraiment serveur, qui est seulement un cousin, en attente du départ au service militaire, à  Muş ou à Eskişehir, qui est un ami de passage, un concurrent de la terrasse d’à côté, ou peut-être même simplement un habitué. Il s’avance dans l’allée, lève le bras, et lance juste un mot, un mot répété : « gel » !

Alors le vieux renonce au pas suivant, celui qui lui coûtait autant que chacun des autres et auquel il était pourtant résigné, se fige, et fait couler sa charge sur son avant-bras. Le jeune jette un regard circulaire sur l’assortiment, et en deux gestes vifs en saisit un, puis un autre, sans jamais bien sûr mettre à mal l’équilibre de l’ensemble ; peut-être a-t-il accroché d’un doigt humide une des feuilles de papier presque buvard, rôsatres, carrées, qui étaient calées au bord du plateau. Il glisse une pièce d’une livre turque, bicolore et encore brillante dans la main du vieux ; le vieux positionne à nouveau son chargement sur l’épaule frêle dans la veste élimée de toile épaisse et beige, et tend de sa main la plus libre la petite bâche de plastique transparent sur les précieux pains : la pluie menace.


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~ par dolasadolasa sur 21 juin 2010.

Une Réponse to “Le jeune homme et le simitci.”

  1. Dolaştım… Dolaştım… Les sentiers littéraires que vous empruntez pour parcourir la Turquie et la raconter m’ont bien plu ! De ce pas j’ajoute le lien de votre blog dans le mien en vous autorisant à faire de même… puisque vous l’avez visité et qu’il a retenu votre attention.

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