Monochromies anatoliennes.

Les points cardinaux n’indiquent pas seulement une orientation géographique, en Turquie, ils suggèrent une dominante sur la palette, une direction irisée. Vieil héritage des Seljoukides, qui lisaient les cartes avec des couleurs, plutôt qu’avec des noms.

Voyelles du poète, mots des écrivains qui transforment leur plume en pinceau… Pamuk ne voulait-il pas devenir peintre ? « Parce que peindre, c’est se souvenir » fait-il dire à Maître Osman1 ; souvenirs obsédants de Gürsel, chez qui la peinture, les couleurs – les rouges et les noirs surtout -, sont aussi familières que les battements d’ailes des pigeons.

 

Successives monochromies, rose des vents en camaïeux de rouges, de blancs, de noirs, de verts et de jaunes, clairs-obscurs, selon l’orientation du regard et la lumière du jour, pour un pays souvent orange sur les cartes des Etats, parfois frappé du gris de l’hésitation, ni ici, ni là-bas, entre les deux ; petites touches impressionnistes, cinq couleurs pour une fugue en l’Asie Mineure….

 

 

 

thé GülhaneRouges.

Si le rouge est souvent associé à l’est, vieux souvenirs de planisphères donnant des couleurs au monde bipolaire de la Guerre Froide, ou réminiscences d’une révolution culturelle, les miniaturistes de Pamuk1, les souvenirs douloureux de Gürsel2 inversent ces signes : en Turquie le rouge renvoie à l’ouest, et à Istanbul en premier lieu lorsque la mélancolie n’enveloppe pas la ville d’un voile ténébreux.

Victoire de la pourpre impériale sur les eaux claires de l’Égée ?

Soleil couchant.

Rouge tomette du patriarcat orthodoxe qui domine la Corne d’Or ; danse énergique des drapeaux vermillon au-dessus des bouées rouge corail accrochées aux bastingages des vapurs ; rouge coquelicot des carioles où s’empilent les simit ; rouge grenat aux reflets ambrés du thé qui coule du samovar avant de s’adoucir dans des tons cramoisis ; s’il est rouge sang, sans doute avez-vous trouvé le Jardin-du-Paradis.3

 

Plus à l’est, le rouge se porte avec bonheur, carmin gourmand des saucissons d’Afyon ; façades badigeonnées, capucine ou écarlate, à Kars ou ailleurs ; rouge brique du palais d’Ishak Paşa,  d’une église arménienne ; nonchalants chemins de rouille  qui paressent aux frontières du pays ; sensuel amarante des roches nues aux confins orientaux, pourpres du Dersim.

façade KarsBlancs.

« Quand la tempête s’intensifiait, que les essuie-glaces se paralysaient, rendant aussitôt le pare-brise blanc opaque, il s’employait à deviner où continuait la route qu’il ne voyait plus, ni d’ailleurs le chauffeur. »4

Trompeuse neige ! Le blanc n’est pas la couleur de l’Anatolie orientale, malgré le sommet scintillant du Mont Ararat, malgré le linge immaculé qui sèche aux parapets de l’Evliya Camii, malgré encore les filets laiteux du Munzur.

Le blanc est au sud, ciels délavés dans la chaleur de Mésopotamie, dômes lunaires des mosquées de la glorieuse Urfa, voiles transparents des femmes de Savur, blanc fatigué et marbré de boue des cars iraniens. Akdeniz, la mer du sud, mer Blanche ou mer Méditerranée ?

Ailleurs, aveuglant blanc argile des façades ottomanes d’Amasya ; blancs coquille d’oeuf et platine des costumes et dais dévolus aux fêtes de circoncision ; blanc impeccable fraîchement repassé par maman des uniformes de la marine ; les vapurs sur le Bosphore comme le tulle opalin et léger des ballerines.

cimetière seljoukide d'AhlatNoirs.

Kara, kara….Karadeniz, la mer Noire, bien sûr, anthracite sous le ciel de plomb ; les karagölü, lacs noirs si nombreux au nord du pays ; noir des conifères qui s’y reflètent ; ambre d’Erzurum.

Sombre toponymie du septentrion.

Mais aussi les niqab des femmes qui se penchent vers les carpes sacrées des bassins d’Urfa ; la silouhette d’un homme qui se glisse furtivement dans les ruelles de Mardin ; les chaussures masculines trop brillantes et trop pointues que l’on cire trop souvent ; noir de jais des corneilles de Gülhane auquel répondent les corbeaux d’Ahlat ; coulées réglisse au pied de l’Ararat, ciels d’orages qui menacent la plaine de Malazgirt ou les flancs du Gözü Dağı ; noir d’aniline d’un monument aux morts.

Kara, kara… Un carrefour… Nuit d’encre où disparaissent les minarets, Corne d’Or couleur de bitume, des bateaux noir charbon qui glissent sur un détroit noir d’ivoire.

Un petit matin d’été qui lentement s’extrait de l’obscurité., « les pigeons de la Mosquée Neuve, petites taches noires, découpent le ciel »5.

Mélancolie des poètes qui enveloppe Istanbul d’un drap d’ébène. « Nous contemplons la ville encore plongée dans le noir, et nous sommes tous envahis par l’émoi… »6

Le jour se lèvera ailleurs.

 

montagnes SusuzVerts.

Trouées dans l’opaque manteau d’épicéas, les eaux glauques du Çoruh, la fraîcheur des verts tendres des yaylalar avant le brouillard, le vert bouteille des plantations de thé. Steppe chartreuse et lime des environs de Kars, tilleul et Veronèse d’Ani, anis des prairies au pied du Süphan. Vers l’ouest, opaline du Tortum, pistache de Gaziantep.

Jade et émeraude d’Eğirdir, et jusqu’au Yeşilırmak dans lequel se mire Amasya ne sont que fragiles leurres : le vert est à l’est. À moins que sous le soleil estival le jaune ne lui sied davantage.

ambreJaunes.

Chaleur ocre, ambre et miel des murs de Mardin ou de Savur ; fauve des maisons en pisé. Morsure topaze et safran des landes déséchées. Blond vénitien des falaises qui plongent dans l’Euphrate. Soufre des prés dans le soleil qui décline, canicule des champs de blé au-dessus desquels plane la mort, celle d’un peuplier, celle du peintre7.

 

Mots des couleurs, couleurs des mots…. Couleurs à lire, mais aussi couleurs à voir, camaïeux estivaux, collections photographiques de couleurs anatoliennes.

————-

Notes (éditions françaises) :

1 () O. PAMUK, Mon nom est rouge, Paris, Gallimard, 2001.

2 () N. GÜRSEL, Un long été à Istanbul, Paris, Gallimard, 1980.

3 () N. GÜRSEL, Les lapins du commandant, Paris, Seuil, 1997.

4 () O. PAMUK, Neige, Paris, Gallimard, 2005.

5 () N. GÜRSEL, Un long été à Istanbul, Paris, Gallimard, 1980.

6 () O. PAMUK, Le livre noir, Paris, Gallimard, 1995.

7 () N. GÜRSEL, Le dernier tramway, Nouvelles de l’exil et de l’amour, Paris, Seuil, 1991.


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~ par Emmanuelle sur 3 juillet 2010.

2 Réponses to “Monochromies anatoliennes.”

  1. Je me suis bien entendu régalée à lire cet article , on oublie souvent d’ailleurs que le mot miniature vient du minium ce pigment rouge…
    Jàattends un article aussi bien travaillé sur les noms de couleurs en turc que jàadore, yavru ağzı, limon küfü, vişne çürüğü..

    Bien le Bonjour de Beşiktaş..

  2. […] Si Çıldır est blanc, si blanc en hiver, il est en été l’un des endroits les plus verts d’Anatolie, si vert que l’on comprend mieux que les Seljoukides n’aient pas tranché entre le vert et le jaune pour désigner l’est de leur rose des vents. […]

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