Un balcon sur l’Euphrate

Sur les cartes turques il apparaît sous le nom de Firat, Firat Nehri, le fleuve Euphrate, quelques kilomètres à l’est d’Erzincan. La Genèse prétend qu’il prend sa source dans le jardin d’Eden… soit… cette verdoyante haute vallée entre Erzurum et Tortum peut, à condition d’y parvenir un peu plus chaudement vêtu que d’une simple feuille de vigne, être effectivement perçue comme un lieu paradisiaque, par son ampleur sauvage, par son silence bruissant de sons subtils, par la blancheur des nuages qui s’y égarent.

Les barrages toujours plus nombreux entravent son cours, Keban, Karakaya, Adıyaman, Atatürk…  mettant en péril les équilibres écologiques et diplomatiques entre la Turquie, la Syrie et l’Iraq qu’il traverse tout au long de son cours de presque 2 800 km, mais à Iliç il court encore libre. Il file, indompté…

Ses eaux, troubles du sable qu’elles charrient, se frangent de blanc dans les rapides. Il fonce sur les montagnes, qu’il entaille. Net.

Elle est impressionnante cette gorge, cette brèche minérale aux parois si abruptes que l’on attendrait un fantastique coup d’épée de titan furieux dans quelque cosmogonie pour lui fournir une origine mythique. Il n’est pas dit qu’elle n’existe pas d’ailleurs, mais je l’ignore. A son débouché, en aval, là où la muraille rocheuse s’écarte du cours du fleuve, laissant place à un glacis que les sources ont rendu verdoyant, les hommes, des Arméniens, ont construit Eğin, rebaptisée Kemaliye en l’honneur d’Atatürk après la fondation de la République de Turquie.

La ville fut un grand centre culturel arménien, berceau de poètes et de musiciens sans doute inspirés par sa situation exceptionnelle, avant que les heures sanglantes de l’histoire n’anéantissent  son aura (les habitants arméniens furent massacrés à la fin du XIX° s). Le panneau d’entrée du bourg affiche 2 250 habitants, c’est à peine un gros village, aujourd’hui,  Kemaliye.

Un gros village un peu étonnant, déconcertant même, au premier abord. Les étages supérieurs des maisons sont pour la plupart recouverts de plaques de tôle ondulée de fer brut, enveloppe grise surmontée de la béance noire de greniers ouverts au trois vents, ce qui lui donne à première vue l’aspect d’une ville boîte de conserve.

Eğin et les villages environnants ont vu se développer une architecture très particulière : sur un premier niveau de pierre, on élève, en encorbellement, les étages en terre battue dans une armature de colombage, on recouvre cette  première épaisseur de plaques de polystyrène, puis de planches de bois et enfin on applique souvent une dernière strate de métal. Spécificité notable : les maisons ont des volets, très rares en Turquie. Les fenêtres sont souvent renforcées d’un claustra de bois, parfois ouvragé, et sur les portes les ferronniers laissent libre cours à leur art délicat.

C’est un endroit tranquille qu’une agitation toute relative atteint seulement lors du chargement du bus qui, tous les matins, part pour Ankara avant de rallier Istanbul ou quand quelque rare Ford Transit débarque des passagers. Il fait bon s’y promener parmi les maisons éparses dans la verdure épanouie en notant les draps tendus sous les mûriers blancs, promesse de délices à venir. En effet, le lieu a une spécialité gastronomique : le lök (ou la, il n’y a pas de genre en turc).

En remontant le long du lit d’un torrent aux eaux limpides on accède, tout en haut du village, à la Lökhane, la maison du lök. Autour d’une cour centrale où ce jour-là on découpait une chèvre, s’ouvrent de petits salons : tapis au sol, tapis sur les banquettes, table basse où attendent, prêts à être remplis d’eau claire et fraîche, carafe de fer blanc ouvragé et gobelets assortis. Les fenêtres tendues de rideaux d’un blanc immaculé donnent sur les frondaisons vert dense des arbres voisins. On vous y sert diligemment une assiette dans laquelle s’alignent des rouleaux bruns de pâte de mûres blanches, mélangées avec ah…bonne question…il eut fallu cette fois encore que je parlasse turc… du café ? de la réglisse ? … je ne sais, mais la saveur est subtile et nouvelle.

Enchantés du plaisir qui vient de caresser nos papilles, on se laisse glisser sur la pente qui ramène  vers le confortable hôtel Yeşil Eğin. Les policiers, descendus de leur Renault 12, contrôlent attentivement les faits et gestes des truites qui nagent dans le bassin. Relâchement complet, détente parfaite qui naît de cette sensation que, le lieu étant trop à l’écart des regards du monde, les choses ont ici exactement la densité qui est la leur, rien de forcé, rien de contraint.

La nuit tombe, l’or du couchant qui tout à l’heure colorait les eaux s’estompe. Un vol d’oiseaux blancs effleure la surface vibrante du fleuve, du fleuve Euphrate.

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~ par aliteìa sur 30 août 2010.

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