Le jeu du bouquiniste.

« Et tu veux que sur la plus grande et la plus importante de toutes les choses, je veux dire la liberté, on voie régner le caprice et la fantaisie. Non, mon ami : la liberté consiste à vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent. »    Epictète, Entretiens, 1, 35.

Est-ce un jeu ou une expérience stoïcienne de la liberté ? Peu importe. Appelons ça un jeu, simplement,  sans pompe, sans grandiloquence.

Au point de départ, un souci bien matériel, bien concret, tout en pesanteur : le poids des bagages acceptables en avion ; si la barre des 20 ou 30 kilos laisse de la marge, et permet quelques largesses, à condition de les assumer pleinement par la suite, l’ascète qui veut tenter de se passer de bagage de soute doit jouer plus serré et s’imposer une autre discipline. Il ne prend donc aucun livre, et se les procure sur place.

L’expérience commence dans un quartier d’Istanbul connu pour ses bouquinistes ; il est bien d’assurer le succès en repérant des bouquinistes voisins, le livre français ne se trouvant pas forcément à tous les coups, un échec isolé est à envisager. Si Tünel, disons Beyoğlu, tiennent la corde au moment du choix, Kadiköy a aussi son mot à dire : quatre ou cinq négociants, moins de clients potentiels.

Le grand avantage du jeu, et ce qui en fait tout le charme, tout l’intérêt, est qu’on ne choisit pas ce qu’on va acheter, donc lire ; comme chez Epictète, les choses arrivent comme elles arrivent, non comme on le voudrait, comme on l’imaginerait, et jamais on n’aurait choisi d’apporter ce que le destin, car c’est bien lui, nous réserve.

Néanmoins l’expérience souvent réitérée laisse au lecteur, stoïcien  ou non, quelques indices que ce que le sort réserve. Les livres  français des bouquinistes d’Istanbul semblent avoir atterri au bord du Bosphore dans une période allant des années 30 aux années 60, aucun roman ou essai récent, même le Nouveau roman est un peu trop nouveau pour prendre la poussière en volumes entassés serrés sous un escalier de cave, entre des romans anglais à l’eau de rose et des traités de géographie en allemand.

Ecartons quand même les vestiges trop vestiges et ce qui ne saurait pas vraiment être tenu pour de la littérature : quelques ouvrages de politique, de propagande, par exemple un livre édité à Belgrade sur l’autogestion et l’indépendance politique de feue la Yougoslavie, ou une histoire du parti communiste français, aux pages jamais tranchées…

Têtes de gondoles poussiéreuses, ou dessus du panier, les livres de poche d’ouvrages de Sartre et de Camus ; facile à trouver, ils ne peuvent pas vraiment décevoir. Au mieux on avait cru bon de les esquiver, au pire on les a lus mais oubliés. Bon choix donc, entre la séance de rattrapage et la piqûre de rappel. Curieusement en tête des offres, quantitativement parlant, l’écrivain français un peu oublié Pierre Benoît… Est-ce à cause, conjointement, de Pierre Loti et du Lycée français Saint Benoît ? Je n’ose le croire. Toujours est-il que nombreux sont les ouvrages de sa plume dans les caves de Kadiköy.

Livres

On peut lire du Pierre Benoît, d’ailleurs je l’ai fait ; mais dois-je avouer que la satisfaction est modeste ?

Bernanos, Georges ; un peu comme Pierre Benoît, il se tient un peu à l’ombre – à cause du soleil de Satan,  peut-être ? – en France, mais procurera des lectures roboratives et denses au stambouliote d’occasion.

Le choix qui n’en est pas vraiment un est fait ; passons au mode opératoire.

On peut lire dans les cafés ; souvent bruyants, souvent envahis de musiques trop suave ou trop agressive, et d’écrans géants, ils ne sont pas le lieu de la paix ni de la concentration. Le meilleur choix reste le vapur. Choisir une distance assez longue, pour en avoir tout de même pour son Akbil, et sur laquelle sont utilisés des navires assez gros, en tous cas qui disposent d’un pont supérieur totalement ouvert. S’assurer d’un jour de beau temps – la pluie gâche l’affaire, c’est vrai.

Beşiktaş-Kadiköy est la ligne idéale ; au bout du premier tronçon, un peu d’exercice, descendre sur le quai, repasser illico le portique dans un bip habituel, et retrouver sa place, en haut, dans le vent, face à la mer et aux rêves. Et revenir, repartir, revenir, à l’envie. Pour Zweig, pour Colette, ou pour Mc Orlan.

 

Télécharger « Le jeu du bouquiniste » au format PDF :

 

~ par dolasadolasa sur 3 septembre 2010.

3 Réponses to “Le jeu du bouquiniste.”

  1. Comme c’est bizarre, voilà que sur la photo, je retrouve tous les bouquins de mon beau-père étudaint en suisse en 1945.. que je relus avec plaisir à mon arrivée en ce pays en 1986.. mais dont je dus me séparer au fur et à mesure des déménagements…( Les loyers augmentant vite en cette belle ville)

    Bonne journée et merci pour ce jeu du bouquiniste..et ajouter la case beyazit…

  2. Et d’où, pensez-vous, viennent ces livres d’une époque où nous avions (du moins pour certains d’entre nous) encore 20 ans ? Par quel hasard se retrouvent-ils à Istanbul ? Des voyageurs les auraient-ils abandonnés pour alléger leur valise ? Des étudiants stambouliotes s’en seraient-ils débarrassés une fois le diplôme en poche ? Quel destin de se retrouver sur une étagère de bouquiniste ! Mettez-vous à la place de Benoît, Camus, Sartre, Loti… Partager la honte de devenir une lecture « de seconde main ». Ou bien la gloire (modeste) de trouver encore et toujours des lecteurs ?
    Pénélope

    • Je pense que ces livres sont issus de bibliothèques et de collections particulières des enseignants et des étudiants des lycées « français » privés d’Istanbul ; il y en a une demi douzaine.
      Ils sont bien moins nombreux que les livres en anglais, mais plus nombreux que ceux en allemand et dans d’autres langues.

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