Aller à Divriği

Des jours opaques de brume hivernale où le voyage balbutiait à peine jusqu’à ce pluvieux matin de juillet, instant d’une décision qui ne peut plus être différée, un point d’interrogation a surmonté chacun des i de Divriği. Y aller ou pas ?

Il faut dire que la ville, enfin, la bourgade, enfin… est-ce une ville ? est-ce une bourgade ? se présente comme difficilement accessible. Si la route qui vient de Sivas via Kangal est bien attestée, les autres lignes colorées qui sur les différentes cartes convergent vers ce point nommé Divriği sont nettement plus sujettes à discussion… Celle qui la relie à Zara serait la plus sérieuse des options alternatives parce que, venant de Trabzon, passer par Sivas déporte considérablement vers l’ouest et sème une question hasardeuse : quelle route emprunter  parmi la série de lignes parallèles hachurant les chaines pontiques  ? Donc l’hypothétique Divriği ce serait via Zara… d’accord oui, mais aller Divriği ou pas ? La quasi-totalité de la population mondiale vit très bien sans jamais avoir mis les pieds à Divriği, oui : la quasi-totalité de la population mondiale ignore l’existence de Divriği et ne ressent donc pas ce manque…

Ce matin, à Trabzon, il faut faire un choix : Divriği deviendra-t-il un mot… de la prudence peut-être ? un mot du renoncement sans aucun doute ? Divriği deviendra-t-il un mot du regret ?

La nuit à  Zara et demain, reposée, la petite route jaune (c’est déjà suspect le jaune sur une carte) qui y arrive, repas à Divriği, balade flâneuse et le soir… et bien, un lieu hospitalier sur une route qui en part fera l’affaire.

Sauf que pour dormir à Zara, encore faudrait-il qu’à Zara il y ait des, même pas des d’ailleurs, un ! hôtel. Et il n’y en a pas. C’est une sorte de gros bourg agricole, un village rue assez long, très terne, Zara. Divriği direct alors ? Il doit rester une cinquantaine de km, peut-être soixante, il n’est pas si tard, et si l’un des guides est muet sur les hébergements divrigiens l’autre, un peu ancien, y indique deux hôtels, spartiates.

La mauvaise surprise c’est qu’il y a déjà une bonne trentaine de km que Zara a disparu dans le rétroviseur lorsque un panneau annonce Divriği 80. Un coup d’œil rapide à la jauge d’essence, une bouffée d’inquiétude que la carte ne calmera pas : il n’y a rien entre Zara et Divriği. Mais il y a aussi une bonne surprise, mieux, un miracle : l’asphalte est lisse. Et la route est déserte. L’air chaud et chargé de parfums qui pénètre dans la voiture ébouriffe les cheveux, les pieds dansent entre l’accélérateur, le frein et l’embrayage, le sang folâtre dans les veines. Quand rouler, quand gravir et dévaler des cols, quand sillonner des vallées, quand enchaîner des virages devient bonheur….

Vers cinq heures, alors que la lumière qui décline exacerbe les ocres des terres qui l’engendrent , la ville, la grosse bourgade, apparaît à l’horizon : un ensemble de maisons éparses parmi les arbres surmonté par  une forteresse.

Divriği… J’ai écrit une ville, mais non, comment qualifier de ville cette lenteur, ce calme, cet étirement somnolent dans la chaleur d’une fin de dimanche estival. Pas une voiture ne circule entre les maisons du centre où s’agrippe la vigne. La rue principale est tellement large qu’on y a tendu une bâche pour faire de l’ombre sur les étals des épiceries, des bakkal… Ah ! il y a bien deux distributeurs à billets, oui. Il y a bien une affiche de campagne du CHP mais Sakin Güç salue tout sourire une place déserte, quelques eczane, une devanture de manav à vous donner envie de devenir Arcimboldo, un bus bleu qui annonce fièrement sur la carrosserie Divriği-Selçuk. Selçuk ? … vraiment ? C’est si loin Selçuk…
Les réfrigérateurs du réparateur Arçelik s’éparpillent sur le trottoir.
Il faut franchir le barrage de juvéniles, enfantines même, amazones qui après les questions d’usages (« Hello ! Hello ! What’s your name ? Where are you from ? ») peu convaincues par les réponses, fusillent impitoyablement avec leur pistolet à eau chargé au robinet de la mosquée l’ensemble des passants, sans considération aucune pour l’âge de la victime.

Rien de tout cela n’est susceptible de faire apparaître Divriği dans les guides, de m’avoir avertie de son existence  ? Certes. Ce qui fait la célébrité de Divriği c’est sa mosquée et l’hôpital qui lui est associé.

Un ensemble de deux monuments accolés, datant tous les deux de 626 de l’Hégire, c’est-à-dire de 1228-1229 pour les  Chrétiens, alors que Divriği était la capitale d’un émirat  Mengüjekides, dynastie turkmène régnant entre Erzincan et Divriği pendant une centaine d’années.

Les trois portails des édifices sont des chefs-d’œuvre de dentelle de pierre où des motifs végétaux, plus rarement animaux, en très haut-relief, presque ronde bosse, sont retravaillés à l’infini d’incisions de plus en plus subtiles. La virtuosité de l’art du sculpteur a ici indéniablement atteint un sommet.

Peut-être faudrait-il aussi monter jeter un œil à la mosquée plus ancienne encore de la forteresse ou chercher le mausolée de Sitte Melik mais la nuit tombe. Assis sur les pierres tièdes et dorées du muret qui limite l’esplanade devant les édifices jumeaux, l’ample panorama dont les contours sont doucement enveloppés par l’ombre vespérale qui avance fascine par sa beauté et le muezzin entame son chant crépusculaire  que lui renvoient les montagnes environnantes, y compris le clic de fin de d’enregistrement.

Une voix chaude qui résonne, puissante, écho dans les monts, puis un clic. C’est un peu cela Divriği, un mélange de saisissante splendeur et d’approximations qui prêtent à sourire. Cela en fait un lieu un peu étonnant, décalé, boiteux, un peu hors du temps.


La sagesse aurait voulu que nous en repartions, le lendemain à la fraîche (le confort exceptionnel de l’hôtel lacédémonien ne donnait guère envie de s’attarder), par la même route ou au moins par celle de Sivas. Mais la tentation du panneau bleu Arapgir fut la plus forte. Il était dit que ce matin là, sur le dense réseau d’ornières vaguement saupoudré de lointains souvenirs d’asphalte, nous avions rendez-vous avec la respiration rauque des tortues, avec les perdrix peu farouches se dandinant sur le bas côté, avec le vol stationnaire des faucons, avec une claire cavalière galopant vers l’azur. Prête pour la course ? Je l’ai perdue : la prudence a voulu que je renonce. Sans regret. Comblée.

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~ par aliteìa sur 19 septembre 2010.

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