Kars : la fin d’un bout du monde ?

La Kars de 2010 est la même, elle est celle que j’ai connue il y a des années, elle est cette ville isolée au bout du monde sur laquelle O. Pamuk faisait tomber la neige et les foudres des rivalités politiques, sociales et amoureuses, et pourtant elle est vraiment déjà une autre, et le vent de la page qui  va se tourner ébouriffe les heures folles des flans de la citadelle, au rythme des promesse d’une frontière demain ouverte avec l’Arménie.

Pont fer Kars

Le cul-de-sac ne sera plus un cul-de-sac,  le bout du monde ne sera plus tout à fait un bout du monde et rien ne sera plus comme avant. Le pont de pierre et le pont de fer sont toujours fidèles, mais ils encadrent maintenant plusieurs bâtiments restaurés, aux pierres anciennes, mais trop bien jointurées d’un ciment peint trop vif.

Le bitume et le ciment jaune ; plus question de commencer maintenant son escapade à Kars en sautant joyeusement d’un dolmus remplis de paysans ridés et de femmes de la campagne dans une marre de boue gravillonneuse , comme le voulait la tradition décennale, sinon séculaire :  l’ancien otogar n’est plus vieux, il est désormais d’un bitume bien noir et régulier, encadré et sauvé des bourrasques de poussières par un encadrement de restaurants de lahmacuns à la mode de l’Anatolie du Sud et de bureaux neufs des compagnies de bus locales.

Chantier KarsLe marteau et le pilon, la benne et la perceuse ; au coin d’Atatürk cadessi, là où jadis on gravissait les marches larges d’un bâtiment russe pour réveiller un fonctionnaire, celui dont la mission était de délivrer des permis de visite à Ani, permis qui permettaient d’aller ensuite acheter les billets d’entrée au musée, avant de sauter dans un taxi, se dresse une meringue bleue, un emballage plastique dont il reste à espérer qu’il marque une remise en état et non une remise à neuf, un hommage, non un outrage. Devant le lion de Karim Karabekir, la bijouterie ne vend plus de bracelets en or aux paysans descendus des villages, elle est une dent creuse, un trou béant dont l’accès est prohibé ; les façades, leurs ornements sont encore là, comme un précieux squelette à regarnir.

Les hôtels douteux perdent un à un leurs enseignes, et le lustre qu’ils n’ont jamais eu ; leurs fenêtres sont de carton, ou les vestiges d’armoire servent à les maintenir plus ou moins fermées au vent de la steppe. Un hôtel Grand Castle s’achève, et un panneau lumineux au dessous d’une entrée encore de panneaux de bois annonce déjà que le bonheur hôtelier et étoilé sera là, à 500 mètres de la citadelle, dans un immeuble de sept étages de tons crèmes et de verre fumé.

Maison Kars

Sur les pavés poussiéreux et mal joints qui marquent le début du chemin  vers la citadelle, rude aux genoux, mais qu’on monte avec ardeur dans la promesse du vent frais du sommet, près du vieux canon ottoman,  est venu s’immobiliser pour une heure une autocar de touristes, des Russes, venus d’Antalya, et au coin du bazar, les paysans qui jouaient sur les nappes passées de la kiraathanesi ont vu, un peu surpris, mais pas gênés, se garer un autre bus, qui déposait une troupe de vaillants conquérants du far-East. Des Turcs ; les Turcs semblent découvrir Kars.

 

Le choc des cultures est pour demain ; y revenir, bien sûr, mais ne pas  trop se retourner.


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~ par dolasadolasa sur 23 septembre 2010.

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