Pour une poignée de secondes

L’esprit rejoint le corps à Rome, se pose dans la ville lorsque les pas rapides ont parcouru le rituel circuit des places Farnese, Navone, Panthéon, d’Espagne, du Peuple. L’esprit rejoint le corps à Athènes, se niche dans la ville lorsque l’œil a capté la masse stable de la ville haute se détachant sur le ciel au détour d’une rue. L’esprit rejoint le corps à Istanbul, s’installe dans la ville lorsque les muscles ont maintenu l’équilibre sur le plancher mouvant d’un vapur dont le bruit du moteur ronronne dans les oreilles.

L’escale y sera brève, une petite après-midi à peine. Les bagages ont valsé dans un coin de la chambre de Sirkeci et vite ! tout droit, presque en courant, on pique sur le premier embarcadère qui se présente au regard, peste contre les retards de la soi-disant modernité qui a voulu que les employés soient dernièrement remplacés, sans que les autorités compétentes aient jugés bon de consulter l’ensemble des peuples européens, par des automates contraignant à trouver de la monnaie adéquate, enfourne le précieux sésame durement acquis dans la fente, laisse la barre de métal du tourniquet s’immobiliser à nouveau derrière soi et regarde, enfin sujet à un tardif accès de curiosité, où nous portera le navire qui s’approche. Üsküdar. Ben, va pour Üsküdar alors…


Esprit incarné, corps animé, en pleine possession de soi-même, le coeur allègre, le cerveau dubitatif (Comment  ? Ce n’est donc que cela un changement de continent ? En somme toute une affaire pour un frôlement d’haleine salée et un bref jaillissement d’écume…), les yeux contemplant avec un certain ahurissement la file nourrie de distributeurs non plus de jetons mais de billets alors que l’on réalise soudain que la concurrence se résume à une dérisoire question de couleur, les mains hésitantes qui tournent et retournent le plan pour identifier la rue qui nous portera au poulet exquis (il y a sans doute du poulet partout à Üsküdar, mais quand on est touriste on focalise sur le seul poulet dont les mérites nous on été vanté pendant la rapide traversée transcontinentale), bref on se meut, se bouge voire se démène, physiquement et spirituellement proie de nos pulsions habituelles (en l’espèce la faim) se combinant comme elles peuvent avec la nouveauté du lieu à appréhender.

On s’active donc, jusqu’à ce qu’on soit ébranlé, cloué même, soudain d’un coup aussitôt, par la foudroyante vibration qui envahit l’espace.

L’adhan.

L’appel à la prière a-t-il été lancé d’abord de l’Ağa Camii ou a-t-il fusé de la Yeni Valide qui lui fait face de l’autre côté de l’avenue Hakimiyet Milliye ? Peu importe alors la source, seul compte le choc né de la stupéfiante énergie vocale qui s’empare de la ville, l’empoigne, ravalant au rang de rumeur chétive le vacarme urbain qui nous environnait l’instant d’avant.

Les muezzins des deux mosquées entonnent en alternance les phrases. Cantillation, voix aux méandres infinis, modulations virtuoses qui étreignent l’esprit, subjuguent le mouvement. Ils se répondent, rivalisent en un sidérant concours.

Alors…

Alors la souveraine force de leur appel ayant annihilé les communes activités et les ordinaires pulsions humaines, les ayant rejetées dans les limbes de l’insignifiance, la puissance merveilleusement belle et maitrisée de leur voix vacille à son tour. Ces voix se font support, elles ouvrent la voie à une poignée de secondes de silence. Silence inestimable qu’elles sertissent en l’offrant à l’écoute.

Une poignée de secondes où, par la vertu d’une longue et profonde inspiration masculine, l’air si dense de la métropole marine (celui qui a été fendu par le vol rapide des goélands, celui qui a glissé sur les foulards des femmes se chargeant d’un chatoiement de couleurs, celui mousseux d’écume, celui visqueux des cadavres de poissons du marché tout proche, celui trouble de poussière, celui sucré des saveurs onctueuses… j’arrête, cela serait sans fin… l’air un et multiple imprégné d’Istanbul, ou vous savez déjà ou vous devriez y aller, pour savoir), cet air si dense donc, se mue en  souffle.

Une poignée de secondes mystérieuses, instant suspendu,  sublime, où le chant se concentre dans la poitrine d’un homme.

Télécharger « Pour une poignée de secondes » au format PDF :

~ par aliteìa sur 1 octobre 2010.

3 Réponses to “Pour une poignée de secondes”

  1. bonsoir

    je ne sais pas si vous ^tes interessé mais le petit journal.com cherche un pigiste…

    bonsoir de Besiktas..( magnifiques minutes à lire cette poignée -là si joliment écrites…)

  2. Très belle poésie à travers ces lignes que j’ai vraiment appréciées. Merci.

  3. le temps s’arrête pour une poignée de secondes…
    merci
    Tiger

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