Pêcheurs de Rize

Il est étonnant de constater à quel point les Turcs des rives de la mer Noire, du moins ceux de sa côte orientale (nous sommes allés de Hopa à Giresun) semblent indifférents à la mer, voire même la tiennent à distance. Les derniers contreforts septentrionaux des monts Kaçkars frôlent les flots mais chaque fois que le relief se fait moins abrupt, les hommes ont construit une ville et pas une petite : les agglomérations de vingt mille, trente mille habitants se succèdent en rangs serrés, sans compter les cités plus conséquentes que sont Rize ou Trabzon. Seulement entre la ville et la mer, il y a la route, la D010, une magnifique quatre-voies somptueusement asphaltée qui court le long du littoral, et les possibilités de la traverser sans risquer l’accident ne sont pas si nombreuses ; rares sont les communes qui ont créé un passage, qu’il soit aérien ou souterrain.

Côté maritime il y a bien un trottoir sur lequel surgissent des appareils du style de ceux que l’on trouve dans les salles de musculation et qui permettent de peaufiner la fermeté de ses abducteurs au vu et au su de tous les automobilistes de passage. Il y a bien aussi quelques jeux colorés, flambant neuf, à destination des plus jeunes. Il y a bien, rarement, des plaj qui, lorsqu’elles sont indiquées comme telles, désignent des espaces aménagés, souvent un bar avec … non, non, pas la paire attendue chaises longues/parasols, mais des tables, des chaises ou des bancs et des parasols, fermés. Et les seuls occupants des  gracieux  petits kiosques blancs qui ponctuent la corniche dans une localité peu avant Giresun sont les gravas.

Une longue ligne de blocs rocheux sombres le long de laquelle les hommes ont construit de temps à autre des digues perpendiculaires de même matériau qui abritent parfois, pas si souvent, quelques garages bas de barques de pêche, esquifs introuvables sur les flots accueillants peut-être mais néanmoins déserts, voilà le rivage de la mer Noire…

A Rize il faut, virevoltant plein d’audace entre les véhicules, traverser au péril de sa vie la circulation frénétique du rond-point qui dessert le centre ville et sur lequel débouchent toutes les bretelles d’accès de la quatre-voies avant d’atteindre au sprint un parking sur un terrain vague dans l’espace qui borde la mer. De là part une petite voie bordée de Çay Bahçesi dont les terrasses envahies d’herbes folles, au mobilier vieillot, surplombent directement le miroitement de l’eau.

Il y a là quelques rares pêcheurs d’une élégance remarquable : pantalon au pli impeccable, chemisette rigoureusement repassée, chaussures de ville. Le pêcheur turc ne donne pas dans le débraillé !

La proie convoitée est un peu une énigme au vu de leur équipement : un fil et un gros hameçon qui me semble triple, doté d’une longue tige (5 ou 6 cm peut-être), la particularité étant que cet hameçon ne porte pas d’appât. Il tournoie dans l’air avant de retomber à une vingtaine de mètres du pêcheur. Ploc !

Alors commence l’effort ! L’homme tire le fil d’un geste sec, en ouvrant largement les bras, mouvement ample et violent qui entraîne tout le corps dans une ébauche d’envol, la main protégée de la coupure tranchante du fil par des gants renforcés de plastique. Il hèle le fil jusqu’à ramener à lui l’hameçon, vide et brillant. Puis recommence le manège. Est-ce une sorte d’exercice physique, une activité de plein air pour se maintenir en forme ou escomptent-ils vraiment capturer une bête à nageoires ? Comment ? En lui plantant l’hameçon dans le flanc lors de la tension brutale du fil provoquée par l’ouverture des bras ? En plus d’une heure d’observation, deux hameçons sont restés bloqués dans les rochers mais pas le moindre éclair argenté n’a troublé la surface de l’onde. Etant donné l’efficacité de la technique, peut-être ne faut-il pas s’étonner si le poisson roi en vente sur les étals des poissonniers de Rize est… la truite.

Le seul à avoir quelque chose au bout de son fil transparent cet après-midi là, sur le front de mer de Rize, est un enfant dont le cerf-volant défie les nuages.

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~ par aliteìa sur 13 octobre 2010.

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