Les trois singes.

Une route dans les bois, la nuit ; lueurs des phares, longues lignes droites, feux arrières qui s’enfuient puis s’effacent. On est du côté de Şile ou dans la forêt de Belgrade.

Un corps sur le bitume à la sortie d’un virage, une Renault Megane rouge sang métallisé, et un petit gros effrayé, ruisselant de sueur glacée,  par ce qu’il vient de faire, et  qui se terre au passage d’un couple, qui assurément va donner l’alerte.

Le chauffeur de la Megane est un politicien stambouliote, peut-être bien du CHP ;  il a des ambitions, il se présente dans peu de temps, et ne peut se permettre de voir son élan compromis par cet écueil fâcheux ; aussi il doit trouver une solution. La solution, c’est l’argent, et ce chauffeur carré incarné par un Yavuz Bingöl arraché à la musique folk, convoqué au petit matin sur un banc à Yenikapi pour se voir proposer le marché : se déclarer chauffeur cette nuit-là, faire les neuf mois de prison, et toucher l’argent en sortant.

Le chauffeur, qui vit modestement dans un appartement sur la mer de Marmara, en bordure de la voie de chemin de fer, à quelques mètres d’une gare pleine d’heures folles et de broussailles, mais qui doit bien être Kumkapi, accepte sans guère hésiter. Attendre l’argent, remettre les projets du fiston à dans neuf mois : c’est trop. La femme – Hatice Aslan – se rend chez le politicien pour mystérieusement négocier une avance.

Un matin, le fils, une sorte d’adolescent avachi et désorienté, quitte l’appartement familial pour rendre visite à son père en prison, un sac de sport rempli de gâteaux ; sur les quais de Sirkeci, il inonde sa chemise de vomi. A son retour dans l’appartement, des bruits suspects dans la chambre du couple, une Megane rouge sang dans la venelle ; le drame se noue.

Mais Ceylan ne montre pas : jamais on verra ce que le fils découvre dans la chambre familiale par le trou de la serrure, jamais on ne verra l’univers carcéral dans lequel le père moisit tout de même des mois, jamais on ne saura de quoi au juste est mort le frère, l’autre fils, spectre au visage émacié, presque dérangeant, qui apparaît dans un glouglou aux moments des grandes décisions. Alors nous restent les ombres, les visages, en gros plan, les marcels blancs de Yavuz Bingöl, les barbes mal rasées, la sueur qui perle. Et cette sonnerie de téléphone, évocatrice et traîtresse, paroles de chanson d’amour, et virgule sonore des sentiments passionnels de la femme.

Les trois singes, comme les singes de la sagesse japonaise, vont refuser l’un de voir, l’autre d’entendre, le dernier de parler  ; elle va se compromettre sans l’admettre, il va comprendre sans pousser la porte, il ne va pas pouvoir entendre. Elle va tomber amoureuse, passant outre la simple transaction, il va trouver son intérêt sans l’achat d’une Tofas, dans le but de faire taxi pour les gamins du coin, il va préférer ne rien dire de ce qu’il a compris, pour sauver l’essentiel.

L’atmosphère de ce quartier populaire d’Istanbul, urbain, mais si villageois, presque désert parfois, sauf des sons, des trains qui passent, des chiens qui aboient, est d’une lourdeur poisseuse ; l’amant vient d’être retrouvé mort, trois singes sont potentiellement suspects, mais le chauffeur a une idée, renvoyant le scénario à ses premières minutes dans un clin d’oeil un peu trop facile peut-être.

Les Trois Singes donnent au spectateur l’irrésistible envie de filer prendre une douche, et s’étonner de n’avoir pas à manipuler de robinetterie turque.

Le film (« Uç Maymun ») dure 1h49.

 

Télécharger « Les trois singes » au format PDF :

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~ par dolasadolasa sur 16 octobre 2010.

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