Echelle de valeurs

Une liste de jeunesse : Debussy, Maurice Quentin de la Tour, Delacroix, Pascal, en camaïeux de couleurs passées. Puis il y en eut moins : Saint-Exupéry, Cézanne, Pierre et Marie Curie et les couleurs étaient plus vives. Vous vous souvenez du panthéon français sur les billets de banque ? Au sommet les scientifiques, puis les peintres, puis les musiciens ou écrivains. L’euro a balayé tout cela… L’Europe snobe la Turquie, elle a gardé ses billets, et ses grands hommes. Hommes ?

Une récente galerie de portraits, puisque ces billets datent de 2009.

Cent livres c’est en gros cinquante euros, un peu plus de trois cents francs. Avec ça vous vous logez au Güngoren de Kars et vous mangez à deux, très bien, pendant une journée. C’est un billet bleu, azur. Sur une face, Mustafa Kemal, sourire paternaliste aux lèvres et sourcil en bataille, plonge son profond regard dans le vôtre. Sur l’autre… un vieil homme barbu coiffé d’un… disons d’un fez à défaut de mieux, un oud dont s’échappent des notes et des tambours. C’est Itri qui est à l’honneur, Itri pseudonyme tiré du turc, Itir, l’aromate. Un poète du XVII° siècle et plus encore un musicien, un maitre de la musique classique turque, passionné de fleurs.

Cinquante livres, le prix de l’essence nécessaire pour un aller-retour Malatya-Nemrut Dağ. Sur une face, Atatürk, le sourcil en bataille, de trois-quarts, regarde l’horizon d’un air serein : l’avenir de la Turquie sera paisible. Sur l’autre, une femme, seule (les femmes turques n’ont pas besoin de leur époux pour avoir droit à un billet de banque), des livres, une écritoire et un plumier, des fleurs. Fatma Aliye, 1862-1936, la première romancière turque. Un peu plus qu’un écrivain d’ailleurs, une femme engagée, la fondatrice d’une organisation caritative pour les familles de soldats décédés, une journaliste aussi, exposant des vues très traditionnelles sur la place de la femme dans la société. Un choix controversé… d’aucuns auraient plus volontiers mis à l’honneur Halide Edip Adivar, plus moderne, plus proche d’Atatürk (plus loin d’Erdogan ?)

Vingt livres, 10 traversées du Bosphore en sirotant autant de thés sur le vapur. Sur une face, l’Atatük de 50 mais devenu vert. Sur l’autre un bel homme à la fringante moustache devant un édifice où les amateurs d’architecture reconnaîtront la Gazı University d’Ankara. Un architecte donc, Mimar Kemaleddin, élève de Jasmund, l’Allemand qui construisit la gare de Sirkeci. Créateur, à l’époque où le néo-médiéval jetait en Europe ses derniers feux, du néo-ottoman sur les rives du Bosphore.

Dix livres… une assiette de huit douceurs d’Antep à la pistache et deux thés. Sur une face, l’inévitable Ancêtre des Turcs qui avait décidemment un épi au sourcil, tout sourire, presque de profil. De l’autre un homme à lunettes à grosse monture carrée comme en portaient nos pères dans notre enfance. Et une formule mathématique alambiquée. Arf ! Non, ce n’est pas une exclamation de dépit c’est le nom du monsieur : Cahit Arf, mathématicien de son état, connu pour l’invariant qui porte son nom d’une forme quadratique en caractéristique 2 qui sert en théorie des nœuds c’est-à-dire des bouts de ficelles idéalisés… oui… bon… et si on en revenait aux délices à la pistache d’Antep ?

Cinq livres … pourtant je me souviens des vendeurs à la criée dans le bazar d’Istanbul. « Beş lira ! Beş lira ! Beş lira ! » une litanie… mais que proposaient-ils ? Des torchons ? Donc sur une face qui vous savez et  sur l’autre Aydın Sayılı, qui partage avec le précédent le style de lunettes mais pas la gloire puisque les sites autres que turcs sont pratiquement muets sur son compte : historien des sciences.

Il manque le billet de 200 livres, que je n’ai jamais eu entre les mains : il m’en aurait fallu six, si je n’avais pas eu de carte bleue, il m’en aurait fallu six, ce dernier soir à Erzurum où, sortis acquérir une bouteille d’eau, nous sommes rentrés avec un beau tapis kurde d’Hakkari. Au verso d’Atatürk, il y a un portrait de Yunus Emre, 1238-1320, poète soufi qui préféra la langue turque à l’arabe ou au persan pour exprimer l’amour divin et le destin de l’homme. Le choix d’associer ce poète au billet de plus haute valeur n’est pas anodin : la fondation Yunus Emre a vu le jour à Ankara au printemps 2009 sous les bons auspices du président Gül. Elle a pour objectif déclaré de  «diffuser la culture turque dans le monde, parallèlement à une politique étrangère plus efficace ». Pendant turc des instituts Cervantes, Goethe ou Dante Alighieri, la fondation a ouvert son premier siège à Sarajevo, tout un symbole… Je n’ai pas d’image de ce billet et puis les mots d’un homme de lettres sont peut-être plus évocateurs d’une personnalité qu’une apparence physique :

Peu de mots c’est charge d’homme

Beaucoup de mots charge de bête

Ces mots doivent te suffire

Si tu as une étincelle dans la tête

 

Télécharger « Echelle de valeurs » au format PDF :


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~ par aliteìa sur 22 octobre 2010.

Une Réponse to “Echelle de valeurs”

  1. En tout cas quand le distributeur vous en refile, vous n’avez plus qu’à prendre le taxi, le 200 tl ça l’fait pas trop en dolmus

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