Yaz şafakı

Est-ce un nuage ? Cette blancheur au loin, au-delà des monts, est-ce un nuage ? La luminosité n’est pas assez franche, les contours pas assez nets, l’azur céleste aussi trop invariablement bleu ce jour-là. Au détour d’un virage, écarté le dernier relief, la réponse est devant nous : neiges éternelles. L’Ararat, l’Ağri Dağı des Turcs, dresse son cône volcanique quelques 3000 mètres, splendidement seul, au-dessus du haut plateau arménien qui le soutient. Une montagne mythique, une montagne pour laquelle il ne pouvait en être autrement : il fallait que l’homme apprivoise par le mythe le bouleversement qui naît à la vision de ce fantastique, de ce monumental jaillissement solitaire de lave solidifiée couronnée de neige.

C’est l’aube, le point du jour. L’obscurité se fait moins dense, cède le pas à une timide, à une balbutiante clarté. Il est à peine un peu plus de 4 heures mais le réveil n’a pas eu besoin de sonner pour me sommer d’ ouvrir les yeux et de sortir du lit : combien de fois dans ma vie aurais-je un rendez-vous à l’aube avec l’Ararat ? Comment dormir ?

Une marche un peu hésitante, la plus légère possible, dans l’hôtel immobile. Pousser la porte extérieure. Se glisser dans l’aurore.

A cette heure presque nocturne encore, la terrasse du Sim-Er est plus bruyante que la veille au soir. Un groupe entier d’Allemands qui évoque l’excursion du lendemain ne fait définitivement pas le poids face à l’intense gazouillis qui célèbre l’éclaircissement des bleus. Les quelques insectes rescapés des drastiques méthodes d’élimination de masse des propriétaires de l’hôtel continuent à voleter dans la très relative fraîcheur. Le scintillement trahissant les habitations humaines que l’on voyait  hier soir à la base du volcan a déjà disparu lorsqu’un délicat, presque incertain faisceau lumineux effleure sa pente, pointant vers le firmament.

Un vol de corbeaux bavards ouvre en éclaireurs la route qui conduit à l’Iran tout proche. La légère buée,  opalescence palpitante qui enveloppe la terre, se soulève. Le vert se révèle puis on devine l’or pâle des champs à peine moissonnés… Le faisceau de lumière s’ouvre en frémissant éventail, rosit les neiges du sommet. Les chiens, lents, errent autour de l’hôtel.

Un camion aux rouges lettres ABC sur la bâche jaune file vers Gübülak. Une mobylette pétaradante passe en sens inverse, vers Doğubeyazit. L’éventail lumineux s’élargit. Les chiens s’ébrouent. Une tourterelle roucoule, annonce l’imminence de l’astre …

L’étoile diurne jaillit entre les deux sommets interrompant net le chant des oiseaux et le bal des insectes …  si cela n’avait été le passage d’une maudite camionnette benne chargée de chèvres, le silence à cet instant là aurait été complet …

Il fait jour. Le trafic vers l’Iran s’intensifie, le bruit continu des moteurs couvrira sous peu les trilles des oiseaux qui ont repris leurs conciliabules. La meute s’est reformée et aboie dans la cour.

Tourner le dos au jour, rejoindre le sommeil, se glisser légèrement dans la pénombre de l’hôtel immobile, murmurant avec Rimbaud j’ai embrassé l’aube d’été, frissonner de la douceur des mots turcs qui la disent : Yaz şafakı.

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~ par aliteìa sur 27 octobre 2010.

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