La petite rue qui parle.

Un peu en retrait du parcours des rails du tramway qui amorcent presque déjà le virage qui le mettra face au Bosphore, la petite rue qui me parle est à l’angle d’un kiosque un peu pouilleux, le genre d’endroit où on attrape des bouteilles d’eau minérale à travers des barreaux d’acier peints en vert et délavés par le temps ; on bifurque vers elle au coin d’un bureau de change, aux taux dissuasifs, et si on ne trébuche pas sur les inégalités, et si on s’engouffre à droite, alors elle parlera.

Balkan restaurantEtroite, la rue qui me parle est souvent envahie de tables des petits restaurants, des lokantas, qui cherchent à attirer le mangeur par des panneaux, des affiches, des photos un peu délavées de grillades ou de soupes de haricots. Pourtant, c’est de la première porte à gauche, ou presque, que me vient une vague de souvenirs. A l’époque glorieuse, quoique proche, où les netbooks n’étaient pas encore ce qu’ils sont devenus et où l’accès à l’internet sans fil n’était pas encore aussi courant que le thé à la pomme, les cafés internet étaient incoutournables.

Rue Hocapasa

Le Furkan, c’est de celui-là dont il s’agit, avait la particularité d’ouvrir ses portes tôt, au pire vers huit heures, ce qui est un atout sans pareil dans le Internet café Furkanquartier. A cette heure-là, les gamins n’étaient pas encore là pour monopoliser les écrans, et s’entretuer virtuellement dans des batailles sans pitié, ponctuées de cris de cybervictoire . Régnait donc le silence, et l’homme de l’art, dont je pense n’avoir jamais su le prénom, me laissait m’installer, et repoussait de la manche ce qui encombrait le petit buffet ; il coupait du pain, et m’attribuait, d’autorité, une large tartine de sa spécialité : Nutella et confiture de cerises. Jamais je n’ai compris pourquoi ces deux mets étaient ainsi associés, et l’ensemble ne dégageait pas, en deux grosses couches superposées, une légèreté excessive ; mais c’était de bon coeur, et c’était mangé. Face au clavier.

La porte suivante est de verre, une porte d’hôtel, sans prétention, qui ouvre sur un salon d’hôtel de style turc, c’est-à-dire sur des canapés en faux cuir, luisant d’années d’usage, percés de brûlures de cigarettes. Oranges ou rouges, il me semble.

Si le lieu me parle c’est que c’est là qu’un jeune avocat en loden, si malicieux, m’avait invité à l’attendre alors qu’il allait à sa chambre chercher les biens précieux que constituaient les deux ou trois rouleaux qu’il ouvrit avec précautions. J’eus droit donc à l’étalage de la fine fleur de l’élite de Pyongyang, en portraits officiels et originaux, de soixante par quarante, sous les yeux un peu étonnés du réceptionniste, qui semblait se demander pourquoi Patrick étalait ainsi des portraits aux yeux fixes et aux mâchoires sévères comme des kilims supposés précieux dans une échoppe d’un bazar arasta. Sans même les vendre.

La troisième porte parle à l’estomac ; elle donne sur un établissement qui ne Mosquée Hocapasapaie pas de mine : rampe de service comme à la cantine, petits plateaux écornés, chaises en acier un peu bancales, dehors ou dedans. Si c’est dehors c’est juste à côté d’un vendeur et livreur de thés, qui n’éteint jamais le téléviseur perché et rentre la tête dans les épaules quand les politiciens viennent vendre leurs produits. Au Balkan, il y a viande ou légumes, et en général viande et légumes, associés dans des plats toujours locaux, qu’un moustachu en veste blanche nomme sans qu’on le comprenne. Il y a aussi riz et boulgours, soupes et mantis. Des souvenirs passent, un chat qui frôle l’adoption, un aşure dans un verre en Duralex, dont la saveur et la texture se commentent, un casse-pieds, un japonais qui avoue venir là car l’endroit est le moins cher de tout Sirkeci dans le guide qu’il ne quitte des yeux que pour boire sa soupe de lentilles.

Au fond de la rue, une mosquée, verte, franchement verte ; elle donne son nom à la rue qui me parle : Hocapasa.

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~ par dolasadolasa sur 31 octobre 2010.

3 Réponses to “La petite rue qui parle.”

  1. Il me semble qu’il s’agit de « notre rue », celle dont nous aimions les restaurants. Est-ce cette petite ruelle où se trouve le KASAP OSMAN et qui mène vers Hudavendigar Cadd. (Sirkeci). Une ruelle que nous avons connue en 1996 et que nous avons vu se métarmophoser … J’y suis allée de nouveau en 2010 !
    (Merci pou votre réponse)

  2. Bonjour,

    Oui, même si le boucher Osman ne me dit rien, c’est bien de cette petite rue dont il s’agit ; je vous remercie de votre lecture et de votre commentaire sur Dolasadolasa.

  3. Peut-être que nous irons nous y balader, si on passe le réveillon à Istanbul !

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