Entre monts et torrents

C’est une terre sauvage. C’est une terre de hautes montagnes, toutes largement au-dessus des 2 000 mètres, creusées de profondes gorges. C’est une terre de puissants torrents dont les eaux se heurtent violemment, lutte sans merci de couleurs qu’emporte le jaune du Çoruh. C’est une terre où errent les nuages. C’est une terre où gronde le tonnerre. C’est une terre sauvage, oui.


Cette région, ce petit fragment de Turquie entre Erzurum et Artvin, fut au Moyen-âge une partie du royaume de ტაო–კლარჯეთი, c’est-à-dire Tao-Klarjeti, le Tao exactement qui comme son écriture l’indique contrairement à son nom, était géorgien. Un royaume des Bagratides de la branche géorgienne dont les souverains répondaient aux doux noms de Bagrat, Sumbat, Ardanase, Gurgen ou, très communément, David. Un royaume qui connut son heure de gloire dans les deux siècles précédant l’an mil.


Les Géorgiens étaient chrétiens et ces frontières orientales de la chrétienté ne dérogèrent pas à l’observation de Raoul le Glabre : la terre s’y vêtit d’un blanc manteau d’église.

Ca et là on voit sur les routes des panneaux bruns indiquant la direction à suivre pour découvrir un édifice chrétien. Ils sont souvent dans les lieux les plus reculés de ces terres à l’écart : à Osk Vank, allez non, parlons géorgien, à Oshki on s’enfonce longuement dans une vallée, à Ishkani on n’en finit plus de gravir des lacets à flanc de montagne, seule Bana est plus accessible, à condition de ne pas rester enlisé dans quelque flaque boueuse.

Là où la route s’achève, à l’ultime marge du monde, on arrive dans de minuscules villages, des hameaux, noyés dans la verdure et les nuages. Les hommes y bavardent, assis sur les tabourets bas en buvant le thé devant l’unique bakkal (une mini-mini superette) du lieu. Le contraste n’en est que plus frappant avec les proportions des vestiges.

Ce sont des églises de dimensions remarquables, une architecture de belles pierres de taille rigoureusement ajustées, dont les murs extérieurs s’animent de hautes et profondes niches. Les encadrements des baies, les bases des colonnes, s’ornent de délicats reliefs, damiers, surtout entrelacs. Des plaques en haut reliefs appliquées sur les murs montraient des saints ou des anges. Les murs intérieurs étaient peints de scènes historiées de grande qualité.

Espaces intérieurs obstrués par les aménagements ultérieurs nécessaires au culte musulman, lui-même transféré ailleurs lorsque ces édifices furent déclarés monuments historiques, béances des voûtes qui s’ouvrent sur des cieux peu cléments, ces églises ont un air d’abandon. Et les beaux panneaux explicatifs qui s’exposent devant Oshki ou Ishkani ne changent rien. La mousse ronge les délicats reliefs sculptés, les intempéries effacent inexorablement les peintures murales d’Ishkani : les plis des étoffes se dissolvent, les regards s’éteignent…

Dévorée par la fièvre, rêvant d’aller me blottir à Kars qui n’est pas si lointaine, menacés par les orages, je me demande ce que je suis venue faire parmi ces souvenirs qui agonisent dans de sublimes paysages…

Il faudra attendre le lendemain, dans un rayon de soleil enfin revenu, après une marche chaotique à travers champs, pour avoir la réponse : dans la très ruinée Bana enfin atteinte, je suis venue ici plonger mon regard dans celui d’un renard, avant que, d’un fluide bond, il ne s’éclipse.

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~ par aliteìa sur 16 novembre 2010.

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