Dialogue avec Lewis Carroll

Le miroir était une brèche, une cavité au seuil d’un chemin ouvrant sur un autre monde […] le passage secret vers le rêve […] La lisière d’un conte […].

La référence à l’auteur britannique est pourtant explicite, affichée dès le titre du premier des trois récits qui composent l’ouvrage : « Alice au pays des merveilles » mais elle tombe aussitôt dans l’oubli, effacée par une incrédulité railleuse devant l’invraisemblable histoire qui est proposée. Alice est une fille du Texas profond (père alcoolique loquace, mère hideuse et taciturne) devenue actrice porno avant que ses qualités vocales décelées par un persévérant producteur italo-américain ne la propulsent au rang de pop-star mondiale. Icône esseulée, idole qui s’ennuie. Mais un jour de concert survolté retransmis en mondovision, débarque Adam, tadamtadam, pas sur un cheval blanc, non, monsieur se déplace en soucoupe volante. Et ne voilà-t-il pas que cet extra-terrestre qui ressemble à Paul Newman ravit la demoiselle dont il est éperdument amoureux ! Il lui expliquera, entre deux instants de voluptueux érotisme  intergalactique dans sa localisation et néanmoins tout humain dans sa configuration, qu’il y a longtemps qu’il voyage sur la Terre qu’il a découverte par Harran, ce qui lui vaut de parler le turc avec un effroyable accent (il est des désappointements salutaires : c’est vrai quoi, pourquoi les extra-terrestres devraient-ils systématiquement débarquer aux States ? A bas le monopole !).

C’est nouille à souhait, et le style collant sirupeux digne d’un loukoum oublié en plein soleil à Malatya au mois d’août n’arrange rien à l’affaire. Un exemple ? Déclaration d’Adam faite à Alice par le truchement des écrans de tous les téléviseurs terrestres (les amants célestes ont quelques superpouvoirs de cet ordre) : «Je t’aime comme un feu inextinguible, une vallée bruissante, une blessure inapaisée, une rivière agitée, un vent de tous les temps. Malgré les milliards d’années lumières de distance, les planètes, les galaxies, les trous noirs qui nous séparent, malgré la lumière des milliers d’étoiles actives ou mortes, l’obscurité insondable et muette de l’univers, son silence infini qui se dresse entre nous, je t’aime. » (Alice ne lui pouffe pas de rire au nez… elle se pâme, reconnait en Adam celui que son cœur attendait depuis toujours). Et le reste est à l’avenant.

Même si la fin inattendue du récit lui confère in-extremis un certain intérêt, la perplexité domine devant ce choix éditorial d’Actes Sud (c’est pas Harlequin, hein, d’habitude), le doute règne devant les sites de la toile qui annoncent que Murathan Mungan est l’un des auteurs contemporains les plus appréciés des lecteurs turcs, alors que se profile la tentation de faire pour une fois une entorse au sacro-saint principe qui veut que tout livre commencé doit être achevé.

En rester là eut été une erreur.

La Pâtisserie au miroir, deuxième récit. Aliyé s’ennuie assise à la caisse de la pâtisserie ; elle regarde le vernis qui s’écaille sur ses ongles et y voit une métaphore de son existence, qui se délabre, s’enfuit. Une existence monotone « au goût de rouille » qui n’est pas une vie. Du coup la jeune femme louche subrepticement vers cet homme « vêtu de complets tout blancs, de lin frais et léger [qui a] des allures de lapin ». Le lapin de Mungan est un proxénète qui saura habilement convaincre Aliyé qu’elle mérite un tout autre  destin qui ne dépend que d’elle. Ils parcourront tout deux, devisant  avec ardeur, un Beyoğlu où le temps se disloque, où la réalité se désagrège en mille facettes. Le miroir franchi, vivant son propre conte, illusoire maîtresse de sa destinée, Aliyé en viendra à semer des pantoufles de vair, irrémédiablement perdues. Aliyé n’est pas Alice Liddell et la chute est brutale.

Robe du soir. A Mardin les tabous sont plus écrasants que la chaleur. Un enfant chétif, Ali, dans une vaste demeure, pleine d’ombres, où les hommes côtoient les djinns. Un père arabe, un notable, un « avoué », une mère turque, l’étrangère, la rationnelle, la moderne, exilée chez les … comment dit-on ploucs en turc ? Elle importera dans ce coin oublié  de la civilisation les meubles en formica et le coiffeur pour dames. Mardin… une ville provinciale où tout le monde contrôle tout le monde, où la sexualité se débride, explose, dès que l’on se soustrait au regard de la société. Sexualité crument écrite, celle des tantes d’Ali entre frustration et voyeurisme, celle du père d’Ali auquel sa mère, en manque de confidente, expose sans ambages les incertaines turpitudes de son géniteur, celle d’Ali qui découvre au milieu de mille tourments qu’il préfère les hommes. Unique rejeton de la famille, il lui faudra pourtant se contraindre à assurer la survie la lignée, jusqu’au miroir,  jusqu’à la traversée du miroir qui lui permettra à lui aussi de vivre son conte. Son très éphémère conte.

En trois récits foisonnants, complexes, bruissants d’échos, en un style oscillant entre un détachement implacable, incisif, et une mièvrerie onctueuse, Murathan Mungan nous dit la vanité des rêves, l’illusoire assouvissement des désirs.

Quarante chambres aux trois miroirs est un livre déroutant.

Quarante chambres aux trois miroirs, Murathan Mungan, Actes Sud, 2003, 477 p.

Tous mes remerciements à Dimitris Merantzas pour son autorisation à utiliser ses oeuvres en écho visuel dans ce texte.

Télécharger « Dialogue avec Lewis Carroll » au format PDF :

~ par aliteìa sur 2 décembre 2010.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s