Trabzon un samedi de juillet

Islak, ıslak, ıslak, ıslak, ıslak, ıslak… dix fois, vingt fois, cent fois le curseur de la souris renvoie en arrière la vidéo de Bariş Akarsu, ıslak, ıslak… la tentative de capter la sonorité de cet énigmatique i sans point (« Il s’agit d’une voyelle prononcée à peu près dans les mêmes conditions que ‘i‘ mais avec l’extrémité de la langue ramenée franchement en arrière », écrit Louis Bazin, acrobatie linguale difficile à imaginer en son et il faut des repères) détourne du sens de la parole. Dommage car il était prémonitoire : ce mot que le feu beau brun à la fine moustache répètait sans fin sur mon écran signifie « mouillé », « humide ». Et quand on sait que le beau brun en question est originaire d’Amasra, cise sur les rives de la Mer Noire, on se dit qu’il aurait peut-être été souhaitable de prêter davantage attention au message … parce que sur les rivages de la Karadeniz, il pleut, et pas qu’un peu ! Ca rafraîchit me direz-vous… ben non. Si vous imaginez une petite bruine tonifiante c’est que vous confondez avec l’Irlande. Sur les bords de la Mer Noire en juillet, il pleut des grosses gouttes et il fait chaud, très. Vous y vivez, subir serait sans doute un verbe plus approprié, le genre d’expérience qui vous fera à tout jamais considérer avec une tendresse mêlée de compassion le blanc de poulet qui transpire dans votre cuit-vapeur.

Il pleut. Comme hier, comme ce matin, comme il y a une heure. Il pleut encore, oh pas une forte averse, non, juste quelques ennuyeuses gouttes molles qui insistent, qui lassent par leur omniprésence, et un regard circulaire scrutant le ciel révèle que c’est sans espoir. De noirs nuages gorgés d’eau planent sur la ville.

La piétonne Uzun Sokak dans le sens est-ouest, puis ouest-est et puis est-ouest et puis pour changer la routière Kahramanmaras Caddesi qui lui est parallèle, ouest-est puis est-ouest et puis un tour au bazar en pente, bondé. Partout des boutiques, des boutiques encore des boutiques. Une foule dense, pressée, pressante, et il pleut, et il fait chaud, moiteur qui étouffe, cohue mouvante, active, flux oppressant, fluide essaim grouillant, humide, sucs, sueur, larmes, bave cosmique, hordes transpirantes, ondulantes, étuve, suintement glauque de  pus céleste, insidieuse touffeur : Trabzon…

Il ne reste pas une place libre sur les chaises abritées par les paracieux d’Atatürk Alanı et de toute façon le parc est ceint de bâtiments : une cloche d’air mou et immobile emprisonne la place et ceux qui s’y pressent.

L’avenue Gazı Paşa descend vers la mer, enjambe la quatre-voies qu’elle rejoint en une ultime boucle mais un petit escalier de traverse mène à cet espace restreint entre la route et la mer où quelques arbres ombragent, c’est-à-dire obscurcissent, la Emperial Çay Bahçesi. Un frémissement d’air, une esquisse de souffle marin.

On ne peut pas dire qu’il y ait foule, un samedi après-midi de juillet, dans un bar de bord de mer, à Trabzon. Les serveurs désœuvrés discutent derrière le comptoir ou jouent avec leur téléphone portable, rencognés sur les chaises plastiques aux marges de l’esplanade. Les nappes colorées qui masquaient la lèpre des tables de plastique ont été enlevées à la hâte et gisent, tas bariolés informes, sur des tables abritées. Un disque trop écouté crachouille une vague musique orientale. Le client est rare, un groupe de quatre jeunes jouant au okey et quelques couples. Des couples, souvent jeunes, on imagine davantage des fiancés que des mariés.

Ils se taquinent au-dessus de leur bouteille de soda, discutent avec animation, échangent des regards enjôleurs ou malicieux. Ils passent sur la promenade main dans la main, enlacés par la taille ou les épaules. Sobres et murmurant, surtout si mademoiselle porte un long imperméable et un foulard, ou se livrant à des comédies dignes de la Riviera di Chiaia : ils ont d’ailleurs quelque chose qui évoque leurs alter-ego napolitains certains de ces jeunes hommes avec leurs jeans délavés qui leur tombent sur les hanches et plissent sur leurs chaussures à pointe effilée, leur chemisette, leurs lunettes de soleil (indispensables vu le temps qu’il fait !) et leur sombre chevelure organisée à grand renfort de gomina ; prêts à mourir sur le champ mais avec force gestes hyperboliques pour peu qu’elle se dérobe à un baiser.

La mer, même noire, même sous la pluie, garde-t-elle son pouvoir d’inspiration romantique ou la rareté du passant favorise-t-elle une intimité propice aux confidences, aux jeux de la séduction, seuls au monde dans un fantôme de brise marine ?

 

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~ par aliteìa sur 10 décembre 2010.

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