Quand les larmes des archéologues irriguent les terres

A une vingtaine de kilomètres de Pergame, se joue actuellement un véritable drame : un site unique pour l’histoire, face aux choix rationnels d’une société qui veut davantage de production agricole… Autant dire, le pot de terre antique contre le pot de fer moderne !

Allianoï est le plus vaste complexe thermal romain jamais découvert en Asie Mineure. Existant depuis la nuit des temps puisque les Hittites et les Grecs sont déjà passés par là, la cité a connu son apogée au IIème siècle, à l’époque de l’empereur Hadrien (117-183), mais a poursuivi son activité bien au-delà : les vestiges de la plus grande église byzantine de la région en témoignent, comme les pièces de monnaie d’époque ottomane découvertes là… Au début du XXème siècle, une partie des bains était encore réaménagée et utilisée.

En 1994, les études préalables aux travaux de construction d’un barrage sur les eaux du Bakirçay réveillent l’histoire de ces lieux. Les fouilles archéologiques débutent en 1998 et révèlent un site exceptionnel dont l’état amène souvent à comparer la cité à une Pompéi thermale : il s’agirait du centre de santé le mieux conservé au monde, les alluvions du cours d’eau ayant recouvert et protégé l’endroit ! Le Professeur Ahmet Yaraş a consacré 10 ans de sa vie à ces fouilles avant d’en être éloigné brusquement par une mutation, alors que sa course contre la montre a permis d’explorer seulement 20% du site.

Les travaux menés sur cette superficie très réduite ont toutefois permis de démontrer qu’Allianoï était plus qu’une ville thermale, un véritable centre médical dont l’ensemble couvrait environ 9000m2. En attestent des statues d’Asklépios (fils d’Apollon et de Coronis, dieu de la médecine chez les Grecs et les Romains), l’hôpital de Galien (médecin grec né à Pergame vers 129 et mort entre 201 et 216, considéré comme l’un des fondateurs de la pharmacie) et 340 instruments médicaux et chirurgicaux mis à jour. Le rhéteur et sophiste grec Aelius Aristide (né en 117 et mort probablement en 187) mentionne dans ses discours qu’il y venait en cure : il avait contracté une maladie lors d’un voyage à Rome et était hypocondriaque.

Les thermes sont restés entourés de murs intacts de 5m de hauteur et comprenaient une salle ornée de colonnes monolithes ainsi que des pavements de mosaïques somptueuses. Les bassins étaient encore alimentés jusqu’à nos jours par une source d’eau naturellement chaude, à 47°. Mais Allianoï, ce sont aussi des rues pavées de marbre et bordées de boutiques, dont une allée principale sur 100 mètres, des fontaines, un tunnel de 60 mètres reliant différentes parties du complexe, des fresques murales et des plafonds voûtés, 400 objets de verre, un joli petit pont romain menant aux thermes, des ateliers, une nécropole… Une dizaine de fours de potiers prouvent qu’il y avait également un centre de fabrication de céramique important pour l’histoire de cet art dans la région.

Au total, ce sont plus de 11000 objets d’artisanat, de médecine ou de la vie quotidienne, ainsi que des sculptures rares (dont une Aphrodite exposée au musée de Pergame) qui ont été exhumés de ces 20% du site…

Des chirurgiens, des scientifiques, des architectes et bien d’autres ont uni leurs voix à celles des archéologues pour protester contre l’engloutissement de la cité. Le tribunal administratif d’Izmir et même le Conseil d’Etat se sont prononcés pour la sauvegarde d’Allianoï. L’Unesco et l’Europe ont également défendu sa cause ! Tout cela semble avoir été vain… Des solutions alternatives ont été proposées, notamment la construction d’une digue autour de la cité, rejetées en raison de leur coût.

Donc, le barrage devrait bientôt irriguer 8000ha et permettre aux agriculteurs du coin, du moins ceux qui ne verront pas leurs terres et leur village également noyés, de faire une deuxième récolte pendant quelques décennies… Car c’est bien là que le bât blesse et tous les spécialistes s’accordent sur ce point : le barrage ne servira au mieux que durant une cinquantaine d’années parce que les alluvions du Bakirçay le combleront rapidement et le rendront totalement inutilisable.

Depuis la fin de l’été, des ouvriers qui n’ont plus rien à voir avec les archéologues s’affairent sur les lieux : un imposant masque d’argile est venu recouvrir les monuments, puis des tonnes de sable sont déversées dessus.

Ainsi, malgré une mobilisation énorme dans le pays comme au plan international et malgré une « rentabilité » très limitée dans le temps, un site unique pour le patrimoine culturel mondial serait perdu et irrémédiablement abîmé sous 17 mètres d’eau au début, puis à nouveau sous des mètres d’alluvions ensuite : la mise en eau du barrage devait débuter avant la fin 2010 ! Aujourd’hui, les derniers maigres espoirs de sauver Allianoï reposent sur la candidature d’Izmir pour l’Exposition Universelle de 2015, qui pourrait susciter un regain d’intérêt pour les richesses archéologiques du secteur…

Après Zeugma en 2000, Allinanoï cette fois, les larmes des archéologues n’ont pas fini d’irriguer les cultures de Turquie : en 2013, ce sera le tour de Hasankeyf dans l’Est, haut lieu de l’histoire et de la culture locales… Le magnifique village a le mauvais goût d’être implanté au bord du Tigre !

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~ par hazize sur 20 décembre 2010.

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