Le Musée de l’innocence

Le 27 août 1984, un hôtel sur la route d’Edirne, tard dans la nuit, Füsun entre dans la chambre de Kemal. Il pleut. Elle ment.

Printemps 1975, Kemal Basmaci, fringant trentenaire des classes aisées d’Istanbul (papa a fait fortune dans le textile), se prépare à se fiancer avec la ravissante, jeune, riche, élégante, cultivée et moderne Sibel. Une jeune femme de son monde, un couple assorti. Sibel émet une exclamation enthousiaste devant un sac de marque exposé dans une vitrine et Kemal, en prévenant fiancé qu’il est, décide de lui faire la surprise de le lui offrir.

La vendeuse est une lointaine parente par alliance, elle a dix-huit ans, elle s’appelle Füsun, sa beauté fascine immédiatement Kemal. Ils deviendront amants, 44 jours de passion charnelle dévorante : jusqu’au soir des fiançailles. Kemal voulait ne voir dans cette cérémonie qu’un passage un peu délicat à négocier, il s’imaginait volontiers pourvu d’une belle femme et doté d’une séduisante maîtresse. Füsun en décida autrement, elle disparut.

Commencent alors pour Kemal les affres de l’absence qui ébranleront son brillant avenir annoncé de jeune homme bien né, barreront la voie toute tracée. Il se lance dans une quête où rêve (vous savez, les désirs…) et réalité se confondent, retrouve enfin l’objet obsessionnel de sa flamme au printemps 1976. Il passera 8 chastes années à ses côtés, collectionnant sans fin les objets témoignant de Füsun, c’est à dire de ses gestes, de son odeur, des instants passés ensemble. Ces objets constituent la collection du musée qui donne son titre au roman.

Ce musée existe, un plan du livre permet de le trouver derrière le lycée de Galatasaray. Il devrait ouvrir ses portes en 2011. Le roman est même sensé en être le guide de visite.

Je pourrais arrêter là la présentation mais j’omets un aspect, j’ai presque envie d’écrire un personnage tant sa présence est marquante, du livre : Istanbul. L’Istanbul de ces années-là.

Le lecteur pénètre dans celle qui se désigne elle-même comme la « haute société » stambouliote, son balancement entre Orient et Occident, ses études en France, ses fêtes dans des locaux aux noms évocateurs (le Parizyen, le Garaj, le Hilton…) où l’alcool de contrebande coule à flots, ses vacances hivernales sur le mont Uludag, ses excursions estivales dans les îles de la mer de Marmara, ses soirées très arrosées dans les yali, propriétés familiales, son dynamisme commercial et ses tensions qui tournent en particulier autour des relations hommes-femmes entre tentations sexuelles et nécessité sociale de préserver la virginité…

Il s’invite aux funérailles où les photos d’identité du défunt s’épinglent au revers des cols. Il assiste, dans les cours ou les jardins, à des projections de films turcs ayant largement subi la censure qui veille à la moralité des foules (les premiers films porno turcs étaient tournés en sous-vêtements et néanmoins interdits). Il s’installe dans le salon d’une modeste demeure de la très cosmopolite Çukurcuma et regarde les débats télévisés (« Une jeune femme moderne et kemaliste doit-elle d’abord penser au mari ou au travail ?« ) sur l’unique chaîne turque dont les programmes s’achèvent vers minuit avec le drapeau turc et le mausolée de l’Ancêtre…

Il entend les explosions des affrontements entre communistes et nationalistes jusqu’au coup d’Etat de 1980 qui imposera le coup de feu, il sursaute à l’appel des sirènes qui viennent du Bosphore qu’en 1979, après la collision de l’Indipendenta et d’un petit vaisseau grec, il regarde brûler pendant des jours, impuissant, il écoute les enfants jouant dans les cours, la musique de Gültekin Çeki ou d’Orhan Gencebay …

Un peu oublieux des tourments de ce pauvre Kemal, pendant presque 600 pages, le lecteur parcourt Istanbul. Il y flâne, il rêve…

Le Musée de l’innocence, Orhan Pamuk, à paraître chez Gallimard en mars 2011.

Télécharger « Le Musée de l’innocence » au format PDF :


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~ par aliteìa sur 10 janvier 2011.

Une Réponse to “Le Musée de l’innocence”

  1. Nul doute que ce roman est un véritable chef d’oeuvre, tant le lecteur est-il transporté tout au long de cet édifice littéraire par un sentiment de mélancolie croissant qui atteint son paroxysme aux dernières pages, lorsqu’il réalise que cette histoire d’amour a peut-être véritablement existé et concerné un homme au coeur de la trentaine qui a préféré consumer intérieurement sa flamme pour sa belle Füsun alors que tout le prédestinait à une vie aux plaisirs immédiats et faciles.

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