Feribot

Le panneau surgit à l’improviste sur la route qui sillonne depuis des kilomètres les champs blonds de chaume sur fond des eaux turquoises du lac de Keban : à gauche Hozat, à droite Feribot Isk.


Clio reprenait juste sa paresseuse vitesse de croisière après l’arrêt pour contrôle par la Jandarma. En ces lendemains d’échauffourées kurdo-turques qui avaient coûté la vie à six de ses camarades, le « Ausweiss bitte » du jeune militaire m’avait donné, sur ces terres essentiellement peuplées de Kurdes, quelques sueurs froides (« Mince ! Je suis là où je ne devrais pas ?!  Mais qui devrait me l’avoir délivré mon « Ausweiss » !?! Les rapaces blancs qui planaient tout à l’heure dans les gorges ?!)  Je lui avais tendu avec un sourire le moins tendu possible tout ce dont je disposais : papiers du véhicule, permis de conduire, passeport, en espérant qu’il trouverait parmi ces documents celui qui correspondait à l’inquiétante appellation d’Ausweiss… ce qui avait été le cas puisqu’il me les avait rapidement rendus assortis d’un sonore « Gute Reise » !

On l’imaginait plus loin cet embarcadère, la bifurcation vers Hozat aurait dû être dépassée depuis longtemps, mais « feribot » laisse peu de place à l’interprétation et ceux qui ont flâné à Istanbul rétablissent automatiquement «-elesi » après « isk- » : « iskelesi ». On imaginait aussi quelque chose un rien plus marquant, un rien plus …

Coup de frein et virage à droite, droit sur le lac, un pont reliant une île à la berge, un poste de jandarma dont l’unique occupant visible n’a pas l’air d’avoir envie d’être dérangé dans sa lecture, un quai, minuscule, sur lequel donne un bar où sont attablés le capitaine du feribot et le marin d’eau douce chargé de l’embarquement et débarquement des véhicules. Ils sont, à 15 minutes du départ, deux en tout et pour tout : Clio et une Mégane noire dont on se demande comment elle peut être aussi rutilante (elle vole ?) d’où sont descendus un homme et trois élégantes dont les foulards coordonnés à la tenue flottent dans la brise lacustre.

Le marin d’eau douce à la peau tanée par le soleil nous fait porter un thé et entame aussitôt la conversation : d’où vient-on ? d’où arrive-t-on ? où va-t-on ? et après ? et où et comment PierAndrea s’est-il blessé ? … Evidemment, cet homme, vu l’activité intensissime qui règne sur le quai, on imagine bien qu’il saisit la première occasion de parler lorsque celle-ci se présente…

Mais soudain, sans crier gare, arrivent sur le quai deux dolmuş, un autocar de la Star 23, un autocar de la Elazığlilar, un camion benne, un doblò, une pelleteuse et un camion citerne. Si le lac de Tibériade vit le miracle de la multiplication des pains, le lac de Keban assista à celui de la multiplication des passagers !

Une foule hétéroclite se presse maintenant sur le quai qui bruit de conversations, pantalons de toiles et  polos rayés (ça marche fort le polo rayé horizontalement en Turquie), les habituels pantalons noirs chemises blanches pour les chauffeurs de bus, quelques vieux hommes (sont-ils si vieux qu’ils en ont l’air ?) en sarouel d’étoffe épaisse, gilet coordonné boutonné sur une chemise rayée impeccable et chevalière dont le large chaton s’orne d’Ay Yildiz, le drapeau turc.

Le marin d’eau douce entre en action, me fait embarquer en premier (à croire que j’ai besoin de toute la place pour manœuvrer, je râle mais savoure le confort offert…), active en deux temps trois mouvements le chargement de son fier navire, largue les amarres… un quart d’heure de traversée, juste le temps de boire le thé brûlant que vous propose l’indispensable  jeune homme qui circule un plateau à la main… débarquement en trois mouvements deux temps sur un quai presque identique à celui que nous venons de quitter…

… la foule disparaît comme elle était apparue. Le quai retombe dans sa silencieuse torpeur. Dans les champs, les pastèques ont remplacé les céréales.

Télécharger « Feribot » au format PDF :

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~ par aliteìa sur 14 janvier 2011.

Une Réponse to “Feribot”

  1. Je me souviens de ce lieu. J’avais pris le bac en allant d’Elazig à Tunceli. Votre évocation est très juste.

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